Carlos Liscano – Le lecteur inconstant suivi de Vie du corbeau blanc

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Biographie :

Carlos Liscano est un écrivain uruguayen né en 1949 à Montevideo. C’est une figure de proue de la littérature uruguayenne. Il est mathématicien de formation. Engagé dans le mouvement Tupamaros, il est arrêté le 14 mars 1972 et condamné peu après par le régime militaire à treize années de prison. C’est dans sa cellule du pénitencier de la Liberté qu’il commence à écrire, romans, nouvelles, récits, poésie, théâtre (ses pièces sont jouées en France). En 1985, une fois libéré, il s’exile en Suède où il exerce les professions de traducteur, journaliste, professeur d’espagnol et écrivain, et ne rentre en Uruguay qu’en 1996. Son œuvre est marquée par l’influence de Franz Kafka et de Louis-Ferdinand Céline. Lui-même parle de « littérature de la pauvreté » pour définir son travail, et son style dépouillé, laconique, cru, n’en est pas moins profondément poétique.

Il a aussi écrit : Le rapporteur et autres récits, La route d’Ithaque, Ma famille, Le fourgon des fous, L’impunité des bourreaux, Souvenirs de la guerre récente, L’écrivain et l’autre.

Quatrième de couverture :

Un essai bouleversant sur la dualité entre l’écrivain et l’homme, suivi d’un hommage savoureux aux romans d’aventure, par l’un des pus grands auteurs latino-américains contemporains.

De 1972 à 1985, Carlos Liscano est emprisonné par la dictature uruguayenne. Torturé, isolé dans un dénuement total, il est sauvé de la folie et du chaos par les mots. L’écriture devient une urgence vitale et Liscano se fait écrivain. Et un jour, la page reste blanche. Liscano va alors puiser à la source de toute création, l’imitation des maîtres, dont il butine les chefs-d’oeuvre en admirateur inconstant.

Le fruit de ses lectures est une fable, formidable palimpseste au service de l’invention, dans laquelle Liscano se met en scène en corbeau blanc mythomane, conteur infatigable, qui s’approprie les aventures des plus grands héros de la littérature devant un public de volatiles médusés. De Tarzan à Moby Dick, de Balzac à Homère, un roman d’aventures pléthorique, sur mer, sur terre et dans les airs, sous forme d’hommage jouissif à la littérature.

Mon avis : 

Ce livre est composé de deux oeuvres distinctes, la première étant une réflexion sur la naissance d’un écrivain et ses interrogations, sa vie, sa perte de création, sa période d’incarcération qui est en lien avec son devenir d’écrivain, et, est une bonne entrée en matière pour comprendre l’oeuvre suivante qui est une fable racontant la vie du corbeau blanc, menteur et inventeur d’histoires, s’appropriant sans vergogne et avec talent les histoires d’autres personnages, sortis tout droit  de romans de la littérature qui sont des prodiges.

Le lecteur inconstant : J’ai trouvé ce premier récit vraiment intéressant, dans le sens où l’on entre complètement dans la vision de l’auteur, son ressenti, les différentes étapes de sa vie avec ses certitudes et ses incertitudes ; son passé, son présent et son futur désiré, tout cela avec l’écriture comme point central. Il raconte sa naissance en tant qu’écrivain, le besoin absolu qu’a été cette étape pour échapper à la folie qui le guettait en prison. « Il s’était passé une explosion dans ma tête (…) mais ce fut aussi une période de reconstruction ».« J’ai cessé de délirer en devenant écrivain » . Il nous explique que son délire était un délire littéraire, un délire de mot, qu’il était dans un tourbillon de mots mais, qui, à l’écrit n’avaient aucun sens. « Je comprends et j’accepte que c’est dans l’expérience de la prison que se trouve l’origine de ma métamorphose en écrivain. Mais pas parce que les sujets que je traite ont une relation évidente ou occulte avec elle, non, parce que c’est là que j’ai vécu l’explosion de la langue.(…) J’irais jusqu’à dire, et c’est peut-être ce qui me coûte le plus, que c’est en prison que j’ai trouvé un sens à la vie, à la liberté.« .  « Je suis sorti de prison pour être écrivain et rien d’autre. » . « Lorsque j’ai terminé ce roman, je me suis aperçu qu’écrire m’aidait à vivre. Depuis lors, je n’ai cessé d’écrire.« . C’est en prison aussi, qu’un major, malgré lui, lui a permis de trouver une vérité sur sa vie.

Il parle du pourquoi de l’écriture, pourquoi l’écrivain écrit, selon sa vision et ce qu’est l’écriture pour lui. « J’aime à dire que tout ce que j’ai écrit est le résultat de mon voyage aux confins de la langue (…) Je ne serais pas écrivain sans cette expérience que j’essaie de rapporter sans jamais y parvenir » « L’écriture est plus, pour moi, l’accès à un mode de réflexion qu’un fait artistique« . « On écrit pour avoir un prétexte à la réflexion (..) L’écriture est une façon de réfléchir. C’est la recherche d’une connaissance qui conduise à la libération ». « Les objets de réflexion littéraire sont difficiles à expliquer, mais ils existent. Le contact et la confrontation permanente avec la langue, la recherche d’une forme pour le chaos (référence à son tourbillon de mots qu’il n’a jamais su retranscrire), l’individuation à travers la parole, la culture de la solitude, la passion déchaînée qui par moment domine la vie, la tentative répétée d’arriver à la paix et à la sérénité et le sentiment d’échec parce qu’on y parvient jamais ».

Mais il nous parle aussi de  son incapacité à un moment donné à écrire : « les livres que j’ai écrits après la prison ont tous été la conséquence des lectures et des réflexions datant de ma réclusion. Reconnaître mon incapacité, le tarissement, est un droit et un devoir. Cela ne va pas sans douleur. », nous raconte ses états d’âme « j’ai perdu la liberté de créer ». « Avant j’étais pauvre, j’étais libre, et je regardais le monde depuis le seul point qui pour moi avait un sens, l’écriture. Maintenant, je vis pour entretenir ce qui petit à petit est devenu indispensable : la reconnaissance, le confort. Sous peine de succomber sous tout cela, je dois revenir à ce qui a été, à ce que je n’aurais jamais dû abandonner. J’ai besoin de cette liberté de l’âme et du corps que j’avais quand tout ou presque était hors de ma portée. Je dois revenir au temps où ma vie était petite et où j’arpentais librement le monde, mon petit univers sur le dos. Une petite vie, de petites choses, des mouvements bien faits, des relations limpides, et la réflexion au centre de tout. C’est comme ça que cela devrait redevenir. »

Il nous raconte alors comment il en est venu à vouloir faire cette histoire du corbeau et ce que cela implique, à savoir lire, beaucoup lire, pour réécrire. C’est en 2007 que l’idée lui est venue lorsqu’il a lu une fable de Tolstoï et qu’il s’est mis à la réécrire de toutes les façons. Le corbeau menteur est alors né et  par conséquent cette fable « Vie du corbeau blanc » qui est « une apologie du plagiat » (page 36).

Vie du corbeau blanc : Cette fable débute par celle de Tolstoï que Carlos Liscano réécrit sous plusieurs formes. Ensuite nous nous retrouvons donc avec ce corbeau blanc, qui revient chez lui, à une taverne et qui se met à raconter des histoires auprès de ses congénères, un public conquis et passionné, mais tout cela en niant être le corbeau blanc. On l’appelle donc le corbeau taché, car il lui reste un peu de peinture blanche sur lui.

Le corbeau, s’interroge à un instant, sur le bien fondé de raconter des histoires sur ce qu’on a fait ou pas (ce qui fait écho à la première oeuvre de l’ouvrage). « A quoi bon refuser d’être celui qu’on est ? Pourquoi ne pas se satisfaire de sa propre histoire, du petit conte bien à soi, celui qu’on a créé, au lieu de passer son temps à inventer des contes possibles qui sont en fait impossibles . » « La vie falsifiée ne laisse que du vide »

Il nous explique aussi sa façon de s’y prendre pour raconter des histoires. Il y a des mots qui s’imposent à vous, que vous n’avez pas choisis. « Partir d’un mot, d’une phrase sans aucune prétention, est un défi. Il faut laisser les mots se chercher, se trouver« .

Ce qui est génial dans cette fable c’est que le corbeau raconte toutes ses péripéties, toutes ses histoires en s’appropriant donc des histoires déjà connues et même très connues, des références en matière littéraire. Il s’intègre dans les évènements à chaque fois, ces histoires deviennent son histoire.

Je ne saurais trop dire si les récits sont exactement à l’identique des originaux ou si il les a remaniés car je ne les ai pas tous lus, et pour ceux que j’ai lu c’est assez éloigné dans le temps. Ce qui est certain c’est qu’ils sont intégrés d’une façon à être plus ou moins liés entre eux, liés entre eux par la vie du corbeau blanc, son chemin et son périple à travers le monde. Tous les personnages finalement se connaissent, tous sont liés par un passé commun. C’est très amusant et cela m’a permis de vouloir m’intéresser grandement à certaines de ces histoires dont une en particulier. Je me suis procurée sur le champs Edgar Poe (que je n’ai jamais lu, honte à moi) « Manuscrit trouvé dans bouteille », si je ne me suis pas trompée dans l’extrait que j’ai lu dans le livre que je vous présente. J’ai été complètement happée par ce passage, qui m’a séduit d’une force incroyable.

En résumé, c’est un livre que je conseille pour sa grande originalité, ses références littéraires que l’on découvre ou redécouvre, la réflexion intime d’un écrivain, et une écriture très appréciable. Il m’a permis de m’interroger sur beaucoup de chose. Ouvrage riche et enrichissant sous bien des aspects.

Ceci est une participation au challenge TOTEM chez Liligalipette.

Ainsi qu’au challenge Amérique du Sud d’Eimelle.

challenge amérique du sud

Et le challenge Le nez dans les livres chez George

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