José Saramago – Les intermittences de la mort (coup de coeur)

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les intermittences de la mort

Quatrième de couverture :

Dans un pays inconnu, plus personne ne meurt. Les hôpitaux regorgent de malades, les entreprises de pompes funèbres et les compagnies d’assurance font faillite, les familles conduisent les membres les plus encombrants aux frontières, L’Eglise est menacée de disparition : sans mort, pas de purgatoire, de Paradis ni d’Enfer… Mais un beau jour la mort revient sauver les hommes.

Mon avis :

Comme annoncé dans le titre, ce roman est un coup de coeur !

Ce roman est divisé en deux parties : La première dédiée aux circonstances et aux conséquences de l’arrêt brutal de l’activité de la mort sur toute une population dans un pays, et juste un seul pays ; ceci ne concernant que les humains et non les animaux et végétaux, laissant tous ces habitants à un avenir d’immortalité. La deuxième est consacrée à la remise en service de la mort, puis à un évènement singulier mettant en lumière un personnage en particulier.

En premier lieu, s’arrête de s’abattre sur la population la mort, au premier jour de l’année. Ce qui s’avère être au fil du récit une catastrophe, les pompes funèbres obligées de se reconvertir avec les animaux domestiques, les maisons de retraite et hôpitaux surchargés, les compagnies d’assurance mettant en place un « gentlemen’s agreement » afin de sauver leur légitimité, l’Eglise voyant s’effondrer tous les fondements de son existence « si la mort disparaît, il n’y aurait plus de résurrection possible et que sans résurrection l’église perdrait tout son sens », les familles désabusées et s’en remettant à une pratique humiliante et honteuse. La « Maphia » (écrit comme cela dans le texte) vient « sauver » la population avec une organisation sous le manteau, permettant de soulager les familles (en échange d’un pécule non négligeable, inutile de le mentionner) en menant les moribonds en dehors du pays (idée de départ d’une famille d’agriculteurs et suivi par d’autres, organisée ensuite par la Maphia). Mais il s’avère que les 3 pays limitrophes commencèrent à voir d’un mauvais oeil la venue de tous ces gens provoquant des enterrements clandestins et un peu n’importe où, qui plus est. La Maphia trouva donc une solution, lui permettant d’augmenter de surcroît ses tarifs. Solution qui fût également bénéfique pour les pompes funèbres. Les républicains en profitèrent pour prôner leur cause dans ce pays monarchique, mettant en exergue l’injustice et la contre logique de ce système face à l’immortalité.

En second lieu, la mort reprend finalement du service face aux incohérences de cette suspension momentanée, mais avec un petit changement, reconnaissant que « le procédé habituel (est) injuste et cruel consistant à retirer la vie aux gens en toute mauvaise foi, sans préavis(…) ». En effet, les futurs morts recevront une lettre 8 jours avant la date fatidique, afin de leur laisser le temps de faire toutes les démarches nécessaires au bon ordre de leurs affaires. Mais en attendant, tous les moribonds s’éteignirent simultanément au 1er janvier minuit, pour un retour à la normale, un réajustement. Tous les habitants furent heureux de cette modification, cependant, l’annonce d’une mort future sous huitaine angoissa la population et une psychose se mit en place. « La  semaine d’attente édictée par la mort avait pris la proportion d’une véritable calamité collective ». C’est alors qu’un fait inattendu pour la mort apparut, qui la plongea dans l’expectative et l’obligea à réfléchir à la bonne mise en oeuvre d’une solution contrecarrant ce phénomène. Un violoncelliste a fait son apparition dans l’histoire… La mort arrivera t’elle donc à un mode opératoire efficace et à son application ?

Le style de José Saramago est très particulier. Il fait de longues phrases qui ont l’air de ne jamais s’arrêter, avec des virgules à profusion. Cela surprend au départ, mais une fois bien lancé, et en remplaçant certaines virgules par des points,  on s’habitue très bien au style voulu de l’auteur :  « la syntaxe chaotique, l’absence de point final, l’élimination obsessive des paragraphes, l’emploi erratique des virgules et, péché sans rémission, l’abolition intentionnelle et diabolique de la lettre majuscule ». Cela permet au final une certaine fluidité, donnant du rythme, le récit « court ». Les dialogues sont complètement intégrés au récit, ce qui signifie qu’il n’utilise pas les tirets ou guillemets, juste des majuscules pour la première lettre du premier mot de la première phrase prononcée par chacun des interlocuteurs. On s’y fait très vite aussi. Il est le maître de l’ironie, de la dérision. Avec un thème comme celui là c’est juste excellent ! Et son humour, enrichi d’un vocabulaire exceptionnel, est intelligent et émoustillant. On se retrouve dans des situations volontairement loufoques, une façon, à mon avis, de minimiser l’irrévocabilité de la mort. L’utilisation qu’il fait de digressions rend très vivant le roman, on a pour ainsi dire le sentiment de discuter avec le narrateur et c’est d’un caustique plaisant. « L’humanisation » qu’il fait de la mort la rend presque sympathique et on en oublierait presque qui elle est en réalité, la faisant passer, par exemple, pour une employée comme une autre avec ses soucis techniques, sauf que elle, elle a des pouvoirs ! Il fait parler la mort et même sa faux, ce qui est franchement  très amusant et nous fait penser qu’on parle d’un sujet léger, alors qu’il n’en est rien.

C’est un réel coup de coeur, je n’avais jamais lu ce type de roman avec une écriture superbe, une idée plus qu’originale et une rhétorique formidable. Je vous le conseille fortement !

coup de coeur

Premières phrases du livre : « Le lendemain, personne ne mourut. Ce fait, totalement contraire aux règles de la  vie, causa dans les esprits un trouble considérable, à tous égards justifié, il suffira de rappeler que dans les quarante volumes de l’histoire universelle il n’est fait mention nulle part d’un pareil phénomène, pas même d’un cas unique à titre d’échantillon, qu’un jour entier se passe, avec  chacune des généreuses vingt-quatre heures, diurnes et nocturnes, matutinales et vespérales, sans que ne se produise un décès dû à une maladie, à une chute mortelle, à un suicide mené à bonne fin, rien de rien, ce qui s’appelle rien. Pas même un de ces accidents d’automobiles si fréquents les jours de fête, lorsqu’une irresponsabilité joyeuse et un excès ‘alcool se défient mutuellement sur les routes pour décider qui réussira à arriver à la mort le premier. Le passage à une année nouvelle n’avait pas laissé dans son sillage l’habituelle traînée calamiteuse de trépas, comme si la vieille atropos à la denture dénudée avait décidé de rengainer ses ciseaux pendant une journée. »

Exemple de digression :  « Reconnaissons humblement que des explications manquent, celles-ci et surement bien d’autres, et avouons que nous ne sommes pas en mesure de les fournir à la satisfaction de qui nous le demande, sauf si, abusant de la crédibilité du lecteur et faisant fi du respect dû à la logique des évènements, nous ajoutions de nouvelles réalités à l’irréalité congénitale de la fable(…) ».

« Les amoureux de la concision, du mode laconique, de l’économie de langage, se demanderont sûrement pourquoi, vu la simplicité de l’idée, il aura fallu tout ce raisonnement pour en arriver enfin au point critique. La réponse elle aussi est simple et nous allons la donner en recourant à un terme actuel, ultramoderne, avec lequel nous espérons compenser les archaïsmes moisis dont certains penseront probablement que nous avons saupoudré ce récit, C’est pour brosser le background.(…) ».

Citations :  « Déjà le solo est fini, l’orchestre, telle une puissante mer, s’est avancé lentement et a doucement submergé le chant du violoncelle, il l’a englouti et amplifié comme s’il voulait le conduire en un lieu où la musique se sublimerait dans le silence, dans l’ombre d’une vibration qui parcourrait la peau comme la dernière et inaudible résonance d’une timbale effleurée par un papillon. »

« Certains portent des armures, d’autres des mystères ».

Biographie (wikipédia) :

José de Sousa Saramago est un écrivain et journaliste portugais, né le 16 novembre 1922 à Azinhaga (Portugal) et mort le 18 juin 2010 àLanzarote (îles Canaries (Espagne). Il est le seul Portugais décoré du Grand-Collier de l’Ordre de Sant’Iago de l’Épée et reste à ce jour l’unique auteur lusophone à avoir reçu le prix Nobel.

Issu d’une famille modeste du sud du Portugal, il est rapidement obligé d’abandonner ses études secondaires, commencées à Lisbonne, pour entrer dans une école professionnelle dont il sortira avec un diplôme de serrurier. Parallèlement à sa formation, il se passionne pour la littérature et la langue française qu’il a longtemps pratiquée et admirée.

Il exerce alors son métier dans plusieurs hôpitaux de la capitale mais l’abandonne rapidement pour occuper des postes administratifs dans différentes entreprises.

En 1944, il épouse Ilda Reis dont il aura une fille, Violante.

Son premier roman paraît en 1947 : Terre du péché (Terra do pecado). Il lui faudra cependant plus de 20 ans pour s’imposer dans le milieu littéraire, collaborant avec de nombreux journaux portugais, dont Diário de Notícias, pour lesquels il écrit des chroniques et des poèmes. Son second roman L’Année 1993 (O ano de 1993) ne paraît qu’en 1975.

José Saramago explique lui-même cette arrivée tardive dans le monde de la littérature par un manque de confiance en lui. Mais dès lors, sa production est demeurée ininterrompue et foisonnante jusqu’à sa mort. C’est son roman Le Dieu manchot (Memorial do convento) qui lui vaut à 60 ans une renommée internationale en 1982.

En 1988, il se remarie avec la journaliste Pilar del Río.

En 1988, il obtient le prix Nobel de littérature. Il est également détenteur du prix Camoes et est docteur honoris causa des universités de Bordeaux et Lille III.

Atteint de leucémie, il meurt donc le 18 juin 2010.

José Saramago a passé ses dernières années aux îles Canaries, au large des côtes africaines.

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