La trahison des premiers émois

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La trahison des premiers émois

170809_by_KareDailyPhoto par « KareDaily » sur Deviantart

Patricia, jolie petite fille aux yeux malicieux, était gaie, insouciante et joueuse. Elle avait connu Jérôme à ses 3 ans, dans la clameur de cette cour de récréation, bariolée de marelles et trouée par les jeux de bille, qui marquerait à jamais son esprit de ses souvenirs d’enfant – les rires, les jeux, les chatouilles, les premiers « bisous », les effronteries, l’innocence. Il était un petit garçon rieur, téméraire, taquin et il l’aimait déjà. Ils avaient passé toute cette partie d’enfance jusqu’à l’adolescence ensemble à se chahuter, se chercher, s’amuser et s’aimer. Une fraternité au départ, puis la transformation opéra avec les années, laissant place à la pureté, la fragilité et la douceur de l’amour. Les premiers émois amoureux, les premières caresses, les premiers souffles de plaisir avaient tous été donnés l’un à l’autre, l’un pour l’autre. L’étendard de la passion était levé. Ils étaient heureux et respiraient à grandes bouffées l’air particulier qui leur était donné, celui de l’osmose, de la folie charnelle, de la découverte des sens cachés. Ils avaient ensemble passé leur diplôme avec succès, ce qui leur avait permis de jouir d’une grande hilarité lorsqu’ils s’étaient chacun vus, l’un en pingouin dans ce costume noir et guindé, l’autre dans cette robe de cocktail rose ridicule, avec ses froufrous au col et aux poignets. Non, ils n’aimaient pas être engoncés et flanqués d’accoutrements qui ne leur ressemblaient pas. Ils n’avaient d’ailleurs pas attendu très longtemps pour faire sauter ces vêtements d’un autre âge et se jeter dans la mer, dans cette fraîcheur du jour d’été fuyant, nus et ivres de bonheur.

C’est alors que Patricia avait du déménager. La Réunion était chaude et magnifique, la nature y était resplendissante, foisonnante de milles odeurs et couleurs chatoyantes, mais bien trop éloignée de Jérôme, celui qu’elle avait toujours aimé éperdument. Cette île devenait alors froide et vierge de tous sentiments. Son pays était certes pluvieux et venteux, avec des températures jamais très hautes, seulement il avait empli son coeur de la chaleur de ses souvenirs et de son amour. Ils passaient désormais de longues heures à écrire à l’être aimé, à se raconter leurs vies respectives, vides de l’autre, leur manque. Après 5 années d’éloignement, Patricia retourna dans son pays, bien décidée à larguer les amarres définitivement auprès de Jérôme, leur séparation fut bien trop douloureuse.  Ils se marièrent très vite.

Mais dès lors le vent tourna, les nuages arrivèrent et assombrirent le ciel si bleu de cette vie idyllique. Une cascade de mots grossiers tout d’abord, d’injures ensuite, puis de coups très vite. Patricia ne comprenait pas. Que lui était-il donc arrivé ? Pourquoi cet homme qui l’avait tant aimé dès l’enfance, qui l’avait tant enveloppé de ses douces caresses et de son admiration céleste, qui l’avait respectée comme une délicate fleur qui vient juste de s’ouvrir, qui l’avait aidée à s’épanouir et grandir… Pourquoi cet homme avait changé, s’était transformé ? Que s’était-il passé pendant ces 5 années ? Le mariage pour lui signifiait-il la possession ? La domination ? L’emprise ? La distance qui les avaient séparés l’avait tellement rongé de jalousie qu’il en était devenu paranoïaque, méfiant et qu’il était hors de question qu’elle puisse faire quoique ce soit sans lui. Mais il y avait autre chose, une chose indéfinissable, effrayante, un chuchotement loin, lent et plaintif qui le hantait depuis quelque temps, comme une réminiscence inconsciente d’un passé douloureux. Il souffrait. Elle venait de perdre sa liberté.

Elle fut aspirée de tout son être, une descente en enfer. Elle n’était plus qu’une ombre parmi les autres, elle devait se taire, un objet posé là qui doit briller. Le devoir conjugal était devenu un viol consenti par peur, avait-elle le choix ? Elle avait bien pensé au divorce mais pour elle s’était comme un crime, elle l’aurait tué sur place, jamais il n’aurait supporté. C’était même bien peut-être elle qu’elle aurait tuée. Mais n’était-elle pas déjà morte ? Elle aurait voulu se battre, mais elle n’en avait pas la force, elle n’était plus, elle n’avait plus d’estime pour elle, elle criait de l’intérieur toute son impuissance mais personne ne l’entendait. Elle avait perdu sa voix, sa force s’était comme émiettée et avait été emportée par les vents tumultueux.

Puis un jour d’hiver, 10 ans plus tard, le téléphone sonna. Elle décrocha et lorsqu’elle entendit son interlocuteur, les mots chantèrent une chanson salvatrice. Ce fut alors le moment de sa libération, elle sentit à cet instant précis ses ailes se déployer et tout son corps s’envoler dans ce ciel bleuté voilé de ces douces couleurs orangées de l’aube naissant, bercée par des notes harmonieuses de plénitude. Elle n’avait pas eu besoin de s’évader, le sort avait décidé pour elle, l’avait soulagée de ses chaines lourdes et de ses meurtrissures physiques et mentales. Il n’avait pas souffert lui avait-on dit, le camion s’était couché sur la chaussée. Ce jour là avait était particulièrement froid et le sol était couvert de cette eau vicieuse et invisible, des plaques de glace. Jérôme était juste derrière, le choc fut si violent et le tsunami de tôles froissées si grand, qu’il était forcément mort sur le coup. Et pourtant très vite ce souffle nouveau de liberté s’évanouit pour laisser la culpabilité la dominer. Ce sentiment de soulagement qui l’avait envahi la rendait coupable. « Coupable ! » résonnait en elle à chaque seconde, coupable parce qu’elle avait tant espéré sa disparition pendant ces longues années de douleur, coupable parce qu’elle n’avait pas eu le courage de partir et que c’est lui qui n’était plus là, coupable parce qu’elle se sentait revivre, coupable parce qu’elle l’avait tant haïs…

Elle ne pouvait cesser de pleurer, elle se vidait de toute sa souffrance, de toute sa peine, de toute cette douleur présente et ancrée depuis si longtemps. Elle expiait ses fautes, sa culpabilité, sa soumission, son incapacité à arracher son mari de ses démons, son soulagement. Et elle pleurait, pleurait, pleurait… pleurait sa joie d’une vie qui reprend couleur, pleurait sa peine d’une mort qui la colore, pleurait ce petit garçon qu’elle avait tant aimé et cet homme en souffrance qu’elle n’avait su aider.

Elle retourna alors sur cette île où sa famille était restée, et où elle pourrait peut-être, à la place de souvenirs douloureux laissés dans son pays, reconstruire son être, son coeur, trouver des sentiments nouveaux, se créer d’autres souvenirs, tout en gardant précieusement ceux de son enfance et innoncence, et parcourir un autre chemin de vie.

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Ceci est ma participation au jeu d’écriture « Les plumes à thème » n°3 chez Asphodèle. Les mots imposés et inspirés par le thème « Liberté » sont : choix, devoir, se battre, crime, pingouin, amarres, divorce, étendard, vent, nuage, écrire, aspirer, s’envoler, fraternité, cascade, clameur, chuchotement.

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