René Frégni – La fiancée des corbeaux

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la fiancée des corbeaux

Ce livre est écrit comme le journal de l’auteur, à la première personne, mois après mois, d’octobre à juin d’une année, rythmé par la poésie, la nature et l’amour.

Après avoir vécu toute son enfance à Marseille et passé ses fins de vacances à Manosque, il y vit désormais seul, ses filles parties dans leur vie d’adulte. La dernière, Marilou, vient juste de s’en aller, le laissant dans la nostalgie de ces années vécues avec elle. Il va lui rendre visite régulièrement à Montpellier où elle y fait ses études et vit avec deux autres personnes dont son petit ami. Il voit de temps à autre son ami Tony, ancien truand qui veut se reconvertir en écrivain, l’aidant à faire sa biographie, du moins le corriger et le conseiller. Son quotidien, après avoir travaillé dix ans en  tant qu’infirmier dans un hôpital psychiatrique, est de tenir des ateliers d’écriture à la prison des Baumettes entre autres, ici même où il a connu Tony, et d’écrire, son métier. Il s’occupe de Félix dit Lili, 95 ans, le père d’Isabelle, lorsque l’aide à domicile n’est pas là et qu’Isabelle non plus. Il aime à le promener, parcourant les vignes, la nature, son village, et il entretient les 3 hectares de Lili. Ce vieil homme a perdu la mémoire et est retombé dans son enfance, recherchant inlassablement à retourner chez sa mère « Dès qu’il se réveille il n’a plus qu’une obsession, partir. Partir vers son enfance. » 

L’appartement de l’auteur est situé de façon à ce qu’il ait une vue plongeante sur la salle de bain de trois personnes vivant ensemble, deux femmes et un homme. Ainsi, sans jamais voir leur visage, il y découvre toute leur vie intime. Il aime aussi à être dans le noir et regarder au dehors, observer les gens chez eux « C’est étrange, je suis plutôt discret, réservé avec les gens que je rencontre et ceux qui vivent autour de moi et chaque nuit j’entre chez eux par effraction, à leur insu. En les observant je m’aperçois qu’ils font des choses que je pensais être le seul à faire, des choses qui font honte un peu. C’est sans doute cela être écrivain, observer les autres de plus en plus intensément afin de voir plus clair en soi. Plus j’écris, plus je disparais, plus je ressemble à tout le monde. Lentement je deviens cette ville qui aborde la nuit avec ses secrets, ses désirs, ses hontes. »

René Frégni revient sur les images de son enfance en Provence, sur ses odeurs, ses saisons, ses oiseaux, un vrai hymne à la nature tout en poésie. Ce journal est fait de sentiments, ceux pour ses filles et surtout ici sa dernière, ceux pour sa mère qu’il a tant aimé à qui il va parler au cimetière où elle se trouve désormais, ceux pour ses amis, ceux pour une femme et l’amour pour son village et sa région. Ce livre est empreint d’une très belle nostalgie, c’est un voyage dans les souvenirs et dans sa vie paisible actuelle. Je n’y ai pas senti de tristesse, juste une fatalité face à la vie qui change, qui évolue et le plaisir de garder en soi tous ces instants qui l’ont faite belle. Comme lorsqu’il parle de sa fille qui n’en est plus à n’avoir d’yeux que pour son père, comme durant son enfance : « Toutes ses pensées, je le sentais, allaient vers ce jeune homme. Dans les collines de Manosque j’avais été tout pour elle, le soleil, l’insouciance, l’éternité. Dans cet étroit restaurant arabe je n’étais plus que son père. »  Il nous parle de son amour pour l’écriture avec une grande beauté et de sa passion pour la lecture dont il ne pourrait se passer. « Lentement l’imagination a envahi ma vie. J’ai de moins en moins de chagrins réels, de réelles joies, mes émotions vraies sont dans ces livres qui ont jauni entre mes doigts. Quelques mots me font battre le coeur plus vite qu’une rencontre, qu’un évènement. »

C’est une lecture très agréable, légère de par sa poésie et profonde de sentiments. Il aime les femmes, il aime à les contempler et à les écrire sur ses feuilles blanches. « La passion d’amour était l’alcool de ma jeunesse. (…) Une maladie qui me jetait dans la rue dès le lever du jour et m’y faisait rôder une partie de la nuit, le coeur dans la bouche. (…) Aujourd’hui je ne souffre plus. Je n’attends rien. (…) Je tisse mes jours avec de lointaines silhouettes, des corps que je sculpte avec mon stylo, le bruissement des robes qui glissent avec des mots. Quelques femmes aussi souple qu’une phrase. L’écho de la vie me bouleverse plus que la vie. » J’ai ressenti beaucoup de sérénité, l’acceptation face à tout ce qui fait désormais partie de son passé, bon ou mauvais, qui a été mais ne sera plus. Il garde cet ensemble précieusement toujours dans son esprit, et il savoure ses souvenirs heureux, même s’ils peuvent lui manquer. Ils sont ce qu’il est.

Je vous le conseille, je l’ai beaucoup apprécié.

Quelques citations :

« Dans les guides touristiques et les romans d’amour qui se lovent au creux d’une crique, d’un vallon, dans un mas à l’abri du Luberon, la Provence est bleue, sensuelle, galéjeuse. La Provence n’est pas un hamac tendu entre juillet et août à l’ombre d’un figuier ; elle n’est florentine qu’en s’approchant de la mer et des vignobles. La Provence est âpre, brutale, contrastée. Je l’aime parce qu’elle est imprévisible et sauvage. En été elle brûle tout ce qui se hasarde hors de ses ombres maigres, elle tire sur l’argile et fait éclater les maisons. L’hiver elle fend les arbres et les pierres, elle traverse les villes comme un rasoir ouvert. »

« Je suis resté presque tout l’après-midi devant mon cahier ouvert, je n’ai rien trouvé à dire. (…) Je me suis contenté de caresser la page aussi blanche et veloutée que l’écorce des bouleaux qui dominent la maison d’Isabelle. Pourtant si j’écris depuis tant d’années, c’est que j’ai la sensation d’aller beaucoup plus loin dès que je fais rouler mon stylo entre mes doigts, vers les petites lumières de ma mémoire et la pénombre de tout ce qui m’échappe dans le brouhaha de la vie, comme on déchire et soulève la couche de feuilles mortes au pied des arbres avec un bâton, pour découvrir la bosse rouge et or du champignon. Avec la pointe de mon stylo, je gratte la surface des choses pour sentir en moi la petite bosse du mot juste qui palpite. »

La biographie de l’auteur ICI.

Cette lecture, je l’intègre à plusieurs challenges :

Challenge TOTEM chez Liligalipette, Challenge ABC Babelio 2012/2013, Challenge Petit Bac 2013 chez Enna pour l’animal, Challenge Animaux du monde chez Sharon et Challenge A tous prix chez moi pour le Prix Jean Carrière 2011.

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