Madame Anna

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Madame Anna

Photo de Oona Patterson

Photo de Oona Patterson

Anna est une femme qui se sent seule. Elle parle pourtant avec beaucoup de gens mais elle se sent terriblement seule. Elle est mariée, Madame Anna, mais elle est seule. Elle a des enfants mais elle est seule. Elle se sent incomprise dans ses choix, elle se sent dévalorisée, elle se sent transparente. Son mari dit qu’il l’aime mais il est si absent. Absent par son manque de soutien, absent par son manque d’attention, absent par son manque de contact physique. Anna est malheureuse. Malheureuse car elle ne voit pas l’issue et elle sait que cela ne sert à rien de se confier. Personne ne peut l’aider. Anna se dit que les gens ne voient les problèmes des autres que sous leur propre point de vue. Elle a déjà expérimenté cette option et avant même de tenter de lui apporter une aide, on la juge déjà sur le pourquoi de son mal-être, estimant qu’elle n’a pas à se plaindre, ne comprenant pas que son mal-être est bien plus profond et qu’elle se sent désemparée. On lui donne de multiples conseils sur des choses qui ne sont pas essentielles, qui ne sont pas là le sujet et qu’elle ne veut pas changer. Elle sait que ce n’est pas ça et ce sont justement ces « choses » qui lui permettent de continuer. Elle sent toujours ces reproches sur elle. Dans de telles circonstances, à quoi bon…

Au final maintenant, personne ne le sait car elle est une femme enjouée, souriante, positive et présente pour les autres. Anna est tout en pudeur et a deux visages. Celui qu’elle  arbore dès qu’elle est avec des gens et celui qu’elle cache tout au fond d’elle-même, ne voulant même pas l’affronter. Et pourtant il est là, et c’est son vrai visage, celui qu’elle tente désespérément de quitter, de détruire. Ce visage est marqué par la douleur de vivre, par sa trop forte sensibilité et par toutes ces années où elle a lutté pour l’enterrer, l’oubliant parfois. Mais aujourd’hui Anna est à bout. Elle n’entrevoit même pas la lumière au bout du chemin. Elle a perdu espoir quant à la compréhension de son mari, trop tourné sur lui-même et qui n’a pas l’air de se sentir concerné par son mal de vivre. Elle a bien compris que lui ne doit pas être bien non plus, mais elle a tout fait pour lui venir en aide, pour ouvrir la discussion, pour qu’il se confie. Il refuse. C’est une porte de prison. Son bien-être à elle ? Il ne lui a jamais posé la question. Elle ne peut pas vivre ainsi, chacun de son côté. Elle passe son temps à s’occuper de ses enfants, ce qu’elle aime par dessus tout, mais elle n’arrive pourtant pas à être heureuse, perdue dans cette image de mère, ne trouvant plus sa place d’épouse et de femme.

Elle s’est enfuie dans la peinture, son monde fermé où elle essaie d’oublier, de reprendre souffle pour ne pas suffoquer et s’étouffer. On le lui reproche. Pourquoi s’enfermer ainsi dans une passion ? lui dit-on. Mais n’avez-vous pas compris que je n’ai plus que ça ! Mais ne voyez-vous donc pas que j’essaie de me sauver ! Croyez-vous que je n’ai pas besoin de trouver une bulle de douceur et de calme, loin des pleurs d’enfants ! Je n’ai même pas les bras de mon mari pour me soulager ! Me ressourcer, voilà ce que je fais ! Si je n’ai plus ça… C’est fini… C’est ce qu’elle aimerait leur dire, mais elle n’y arrive pas. Anna sait qu’on ne la comprendrait encore pas. Et elle ne parvient pas à pleurer. Ses larmes sont nouées dans sa gorge, elle n’a pas le droit de pleurer, se dit-elle. Bien trop de gens et d’enfants souffrent de bien plus pour qu’elle ne se l’autorise. Elle se sent privilégiée de par sa naissance dans son pays et dans une famille somme toute normale. Elle pleure sur le sort des autres mais pas sur elle. Elle voudrait pourtant. Elle sent bien que ce noeud commence à l’étouffer et qu’il serait temps de l’évacuer mais elle n’y arrive pas… Elle a si peur de s’effondrer…  Alors elle s’enferme dans ce palais artistique qu’elle a créé.

Et tous ces gens qui reçoivent les mots de soutien et qui ne voient rien, qui ne pensent aussi encore qu’à eux et leurs problèmes ! Ils vous trouvent formidables de bonté et d’écoute mais ils sont tout autant égoïstes que les mêmes égoïstes qu’ils critiquent, ceux qui fuient lorsqu’ils perçoivent la plainte. Être là pour les autres, c’est mon lot quotidien parce que je l’ai choisi et que j’aime ça. Mais les autres qui vous pensent heureuse en oublient de s’intéresser à vous, éblouis par leurs soucis et concentrés sur leur nombrilalors vous n’existez pas, rumine Anna. Et elle préfère s’isoler et fuir tous ses amis, trop déçue bien souvent. Elle cherche le sens à sa vie. Elle sait que ce sont ses enfants qui lui donnent, mais cela devient très dur pour elle de n’avoir que ça. Anna croyait à la vie de famille mais elle se dit que son mari est bien trop enfantin, ne supportant même pas de ne plus être le centre d’intérêt, se sentant lui-même transparent. Et pourtant elle a été là pour lui si souvent. Et lui ? Qu’a t’il fait pour elle ?

Anna n’en peut plus de ne pas se sentir aimé de son mari, de ne pas se sentir désirée, de ne pas se sentir être, de ne pas se sentir admirée, de se sentir méprisée… Elle se sent moche, elle se sent laide, elle se sent bête, elle se sent folle. Elle a besoin de l’autre pour être. Elle serait heureuse si cela s’arrangeait avec son mari, mais cette globalité négative la consume à petits feux. Anna ne veut plus y croire, elle n’a plus la force, n’a plus l’envie. Elle ne veut plus donner. Elle a trop donné. Anna pleure et court, court, court… seule dans sa nuit… pour ne pas se laisser rattraper par sa mort. Les jours passent, les mois passent. Et un jour de tempête, enfermée dans sa maison et dans ce tumulte intérieur, ne voyant plus la possibilité de retrouver le bleu du ciel, Anna baisse les bras, elle n’en peut plus de courir. Le 18 octobre 2012, Madame Anna Bouvouspi a quitté le navire et a sombré à jamais.

Ceci est ma participation au jeu d’écriture « Des mots, une histoire » n°90 proposé par Olivia. Les autres participations dès vendredi matin. Les mots imposés : créer, palais, concerner, multiples, croire, pourquoi, tous, circonstance, expérimenter, madame.

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