Kim Thuy – Ru

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ru

Biographie :

Kim Thúy est une écrivaine québécoise d’origine vietnamienne. Elle est née à Saïgon en 1968, pendant l’offensive du Têt. Elle émigre au Québec avec ses parents à l’âge de 10 ans. Ru, son premier roman, est un projet qu’elle avait en tête depuis plus de 20 ans.

Quatrième de couverture :

Une femme voyage à travers le désordre de ses souvenirs : l’enfance dans sa cage dorée à Saïgon, l’arrivée du communisme dans le sud-vietnam apeuré, la fuite dans le ventre d’un bateau au large du golfe de Siam, l’internement dans un camp de réfugiés en Malaisie, les premiers frissons dans le froid du Québec. Récit entre la guerre et la paix, Ru dit le vide et le trop-plein, l’égarement et la beauté. Dans ce tumulte, des incidents tragicomiques et des objets ordinaires émergent comme autant de repères d’un parcours. Un bracelet en acrylique rempli de diamants ou des bols bleus cerclés d’argent restituent le Vietnam d’hier et d’aujourd’hui. Ce premier roman fait déjà preuve de la maîtrise d’un grand écrivain.

Mon avis :

Ce livre est bouleversant, j’ai beaucoup aimé. Roman écrit à la première personne, c’est l’histoire de l’auteur, Nguyen An Tinh dans le récit. Elle nous raconte sa vie, vie de vietnamienne qui a fui avec sa famille le régime communiste lorsqu’elle avait 10 ans. Sans ordre chronologique elle passe de son enfance joyeuse à Saïgon, au camp de réfugiés, au Québec où ils se sont expatriés, à ses quelques années en tant qu’adulte à Saïgon. Pas de structure, que de petits paragraphes écrits au gré de ses souvenirs, comme pressée de tout transposer pour ne rien oublier et laissé en l’état, bien que cela fasse 20 ans qu’elle voulait l’écrire. Ce n’est pourtant pas brouillon, je n’ai pas eu cette sensation là. Cela au contraire donne de la véracité à tous ces évènements et de l’importance à ce qui a construit sa vie. D’anecdotes aux sentiments profonds, d’horreurs de la guerre aux plaisirs et bonheurs qui se sont inscrits au cours de sa vie.

Elle y parle de sa famille, de sa mère à ses oncles, de son père à ses cousines, mais aussi de gens qu’elle a rencontrés et qui ont marqué et fait sa vie, en toute conscience ou non, passager ou non, d’une manière heureuse ou non. Elle navigue du présent au passé, du passé au présent, parfois d’une manière descriptive, sans apparente émotion car tout y est dit avec pudeur, même si la réalité des évènements peuvent nous bouleverser. Et d’autres fois on ressent à travers ses mots l’enfant meurti, la femme blessée, l’être tout entier à jamais marqué par les horreurs rencontrées. Elle nous raconte la solidarité, la famille, le rêve, l’espoir… La chance d’avoir été entourée.

C’est aussi un témoignage pour toutes ces personnes dont on ne parle pas, les femmes vietnamiennes arquées par le poids de la guerre « le poids inaudible du Vietnam » (p72), les jeunes filles prostituées, l’humiliation, les enfants orphelins des GI nés pendant la guerre, la reconstruction des réfugiés, des exilés… Que sont-ils tous devenus ?

Elle évoque ses souvenirs émotionnels, sentimentaux, comme par exemple une odeur d’assouplissant à jamais inscrit dans sa mémoire. Et aussi comment elle a su ce que le mot aimer voulait dire, même si elle peut sous certains aspects le regretter… Elle nous raconte ses enfants et comment son passé a eu une grande influence sur la relation qu’elle a avec eux et le sentiment qu’elle éprouve envers eux, le sens qu’ils ont donné à sa vie. Mais je ne veux pas en dire plus car je trouve qu’il faut le découvrir. Je donne mon avis, ce que j’ai ressenti, ce qu’elle a provoqué en moi. A savoir une certaine admiration pour cette femme qui écrit avec une sensibilité cachée, une carapace faite de ses souvenirs, une sorte de détachement ou plutôt une fatalité acceptée et un manque total de rancoeur. Elle raconte, sans fioriture, elle fait un constat, pas de questionnements incessants et nombreux, avec une belle poésie. Mais on sent derrière ce mur érigé pour se protéger, les failles, les émotions qu’elle ne peut réfréner. Elle dit d’ailleurs : « Je n’ai jamais eu d’autres questions que celle du moment où je pourrais mourir. J’aurais dû choisir ce moment avant l’arrivée de mes enfants, car j’ai perdu l’option de mourir. L’odeur surette de leurs cheveux cuits sous le soleil, l’odeurs de la sueur dans leur dos la nuit au réveil d’un cauchemar, l’odeur poussiéreuse de leurs mains à la sortie des classes m’ont obligée et m’obligent à vivre, à être éblouie par l’ombre de leurs cils, à être émue par un flocon de neige,à être renversée par une larme sur leur joue. Mes enfants m’ont donné le pouvoir exclusif de souffler sur une plaie pour faire disparaître la douleur, de comprendre des mots non prononcés, de détenir la vérité universelle, d’être une fée. Une fée éprise de leurs odeurs. »

Une écriture intense, forte, d’une grande humilité et une grande pudeur dans les sentiments, ainsi qu’une véracité émouvante. Je ne peux que vous conseiller ce roman, témoignage important qui nous dévoile toutes les atrocités et les répercussions d’une guerre.

Quelques citations :

« Je n’ai pas crié ni pleuré quand on m’a annoncé que mon fils Henri était emprisonné dans son monde, quand on m’a confirmé qu’il est de ces enfants qui ne nous entendent pas, qui ne nous parlent pas, même s’ils ne sont ni sourds ni muets. Il est aussi de ces enfants qu’il faut aimer de loin, sans les toucher, sans les embrasser, sans leur sourire parce que chacun de leur sens serait violenté tout à tour par l’odeur de notre peau, par l’intensité de notre voix, par la texture de nos cheveux, par le bruit de notre coeur. Il ne m’appellera probablement jamais « maman » avec amour, même s’il peut prononcer le mot « poire » avec toute la rondeur et la sensualité du son oi. Il ne comprendra jamais pourquoi j’ai pleuré quand il m’a souri pour la première fois. Il ne saura pas que, grâce à lui, chaque étincelle de joie est devenue une bénédiction et que je ne cesserai jamais de livrer combat contre l’autisme, même si d’avance je le sais invincible. D’avance, je suis vaincue, dénudée, vaine. »

« Mes parents nous rappellent souvent, à mes frères et à moi, qu’ils n’auront pas d’argent à nous laisser en héritage, mais je crois qu’ils nous ont déjà légué la richesse de leur mémoire, qui nous permet de saisir la beauté d’une grappe de glycine, la fragilité d’un mot, la force de l’émerveillement. Plus encore, ils nous ont offert des pieds pour marcher jusqu’à nos rêves, jusqu’à l’infini. »

« En d’autres temps, d’autres lieux, l’amour d’un parent se révélait dans l’abandon volontaire de ses enfants. »

Cette lecture est issue d’une lecture commune « Les lectures communes de Laure« , vous pouvez lire les autres avis en cliquant sur les liens ci-dessous :

Jean-Charles 

Je participe avec ce titre au challenge Lire sous la contrainte de Philippe, la contrainte était cette fois-ci, UN SEUL MOT.

J’intègre cette lecture également au challenge Premier roman d’Anna, au challenge Littérature francophone d’ailleurs chez Denis et au challenge ABC 2012/2013 chez Babelio.

Et à mon challenge A tous prix, pour le prix des lecteurs 2012 (entre autres).

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