Margaret Mazzantini – La mer, le matin

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la mer, le matin

« Elle ne pensait qu’à ça. Ramener sa vie à ce point précis. Le point où elle s’était interrompue. Il s’agissait de réunir deux morceaux de terre, deux morceaux de temps. Au milieu, il y avait la mer. Elle posait des figues ouvertes en deux sur ses yeux pour retrouver cette saveur douce et granuleuse. Elle voyait rouge à travers les fruits. Elle cherchait le coeur de ce monde qu’elle avait dû abandonner. »

Deux mères et deux fils que la Méditerranée sépare. Deux rives, deux pays, deux histoires que l’Histoire avec un grand H relie pourtant.

Jamila vit en Libye avec son fils Farid, mais les troupes loyalistes arrivent dans leur petite ville du désert, c’est la guerre, ils doivent fuir. Les « fuyards » partent généralement pour les camps de réfugiés mais se font tirer dessus. Jamila décidera de s’enfuir en direction de la mer. C’est la découverte pour Farid, il ne l’a jamais vue « Farid regarde la mer. Pour la première fois de sa vie. Il la touche du bout du pied, il la recueille au creux de ses mains. Il la boit et il la recrache. Il pense que la mer est grande, mais pas autant que le désert. Elle s’arrête là où commence le ciel, juste après cette bande bleue, horizontale ». Commence alors une fuite douloureuse et difficile. Nous découvrirons aussi l’histoire de la famille de Jamila et celle de son mari Omar, des bédouins. « Ils sont partis à l’aube. Jamila a embrassé la dalle de pierre devant la porte. Farid a pensé au parfum qu’avaient certains après-midi, quand sa mère enlevait son voile et se mettait à danser, pieds nus, en soutien-gorge. Son ventre, petit, brillant d’huile d’argan, bougeait comme bouge la terre. Une croûte terrestre que faisait danser la vie. C’était ça, le centre de la maison. La pierre du Salut. »

Angelina vit en Italie avec son fils Vito, elle découvre encore la guerre avec tous ces hommes, femmes et enfants qui essaient d’arriver par la mer, fuyant la Libye de son enfance. Elle y a vécu jusqu’à ses 11 ans, fille d’une famille de colons italiens, qui a du fuir lors du coup d’Etat. « Angelina ne savait pas que le jeune Kadhafi allait expulser jusqu’aux morts du cimetiètre d’Hamangi. Que l’Italie devrait ramener les dépouilles de milliers et milliers de soldats morts en Libye. Que son père et sa mère, leurs amis du village d’Oliveti, ceux des rues voisines, la Sciara Derna et la Sciara Puccini, du quartier ouvrier Case Operaie, ceux qui avaient construit les routes, les immeubles, les fosses d’égout, qui avaient transformé le désert en verger, que tous ceux-là allaient payer pour les méfaits du colonialisme cruel et velléitaire de l’Italie libérale de Giolitti et de la quatrième rive fasciste. » Ses parents ne se remirent jamais de cet exil. Ils restèrent dans le passé et les regrets « Ils voulaient retrouver le lien de leur exil. Celui où ils pouvaient se plaindre en toute liberté, exprimer leurs regrets éternels ».

A travers ce roman de 133 pages (en format broché aux éditions Robert Laffont), nous trouvons deux femmes dans la douleur, deux vies pleines de souvenirs, un même pays et ses senteurs. Et au milieu de tout cela, de deux pays, la mer, mer pleine de promesses, d’espoirs et d’évasions. Ce récit m’a énormément touché, je ne veux d’ailleurs pas en dire davantage sur l’histoire car elle se lit très vite et il est mieux de la découvrir soi-même. L’écriture et le style de l’auteure sont fluides, très poétiques et émouvants. La détresse face à la guerre est très bien dépeinte et soulève les coeurs. Tout le désarroi, le sentiment d’abandon, le sentiment de déracinement sont ici en premier plan. Deux femmes qui aiment ce pays, la Libye, et qui ont dû le quitter, le fuir. Toutes ses odeurs, ses souvenirs d’amour et de vie à laisser derrière soi, c’est un trou béant en soi, un néant. Mais attention, bien que l’auteur y parle de la guerre, c’est avant tout le récit de deux destins de femmes, à travers plusieurs générations et tout ce qui les enracine à ce pays. Une femme qui se bat dans un bâteau pour survivre, survivre pour son enfant et que son enfant survive… et une autre perdue dans un pays où elle ne s’y reconnait pas.  J’ai admiré la pudeur de ce récit malgré l’horreur de ce qu’est une guerre, ce qui m’a encore plus bouleversée.

Je suis profondément touchée par cet ouvrage et la plume de Margaret Mazzantini. De la poésie d’un côté dans la description d’un pays, de souvenirs d’enfance, d’amour familial et amical, des souvenirs intergénérationnels, et la souffrance de l’autre côté, dans l’incapacité de maîtriser ce qui arrive, de devoir être des victimes impuissantes, la soumission, la fuite,  les morts abandonnés, les morts par milliers. La mer en toile de fond, celle des espoirs et des peurs. L’horreur de la guerre, la folie des hommes. La Libye de Kadhafi, « L’acteur aux mille visages ». Libye, de la vague migratoire à l’exil, de l’exil à une pseudo-reconnaissance, Libye de la fuite, Libye de la peur, Libye aimée mais dévastée, désertée… Libye qui pleure. Et Libye libérée.

C’est à nouveau un coup de coeur pour moi, je vous le conseille vivement.

coup de coeur

« Le vieil Aghib a pointé contre la poitrine de Farid son doigt que des milliers de piqûres d’aiguille ont durci : « Le pétrole, c’est la merde du diable, fait pas te fier à ce que tu crois être une chance. Parce que c’est pire qu’un piège pour attraper les singes. C’est toujours la même chose : Ce qui fait la fortune des riches fait le malheur des pauvres. » « .

« Cette nuit-là Angelina comprit ce que c’était la guerre. Quand la confiance a déserté de partout. Cette sensation de vide, de s’être fait tout prendre. Si on fait un faux pas, si on regarde là où il ne faut pas, si les jambes se dérobent un peu. Au-delà de la ligne, il y a l’abîme. Des arabes en uniforme qui jaugent votre agitation. »

« C’étaient des poésies d’Ibn Hazm. Il lui en lut une. « Je voudrais que mon coeur fût fendu avec un couteau, que l’on y insérât et qu’ensuite il fût refermé dans ma poitrine… » Il tâta sous l’étoffe de son pantalon le couteau à huître qu’il avait toujours sur lui. Maintenant Ali avait presque treize ans, un léger duvet là où perle la sueur, au-dessus de la lèvre. Angelina le regarda, elle avait rougi. Ali avait changé, il n’avait jamais été timide mais à présent on aurait dit qu’il l’était, on aurait dit qu’il tremblait à l’image de l’asphodèle en fleur juste derrière eux. Et autour d’eux, tout brillait d’ne lueur orangée, diffuse, pleine de sa propre souffrance. Comme si un monde se retirait derrière eux, se repliait vers quelque autre lieu. »

« Chaque fois qu’elle rentrait dans l’eau, elle nageait vers le large. (…) Elle regardait la côte derrière elle, cette ville industrielle, sans coucher de soleil. On aurait dit une représentation de la mort, du monde après la fin du monde. Pas même l’écho d’une voix, rien que des cheminées d’usines. Elle plongeait vers le fond, elle traversait sans crainte les bancs d’algues, aussi macabres et visqueuses que des bras ensevelis. Elle avait de longues palmes bleues avec des flammèches orange. Elle croyait pouvoir gagner Tripoli à la nage. Sortir de l’eau, mi-poisson, mi-femme, comme dans le conte de la Petite Sirène; rester aux alentours de la ville des caroubes et de la chaux pour y chanter son chant clandestin. »

« Sauver celui qui va t’assassiner, c’est peut-être ça la charité. Mais ici-bas personne n’est un saint. Et le monde ne devrait pas avoir besoin de martyrs, seulement d’une grande égalité »

Biographie :

Margaret Mazzantini, le 27 octobre 1961 née à Dublin en Irlande, est une écrivaine et dramaturge italienne. Elle vit aujourd’hui à Rome. Biographie complète ici.

J’intègre cette lecture au challenge Voisins, Voisines chez Anna.

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