Sofi Oksanen – Purge

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1992, fin de l’été en Estonie. L’Union soviétique s’effondre et la population fête le départ des Russes. Sauf la vieille Aliide, qui redoute les pillages et vit terrée dans sa ferme. Lorsqu’elle trouve dans son jardin Zara, une jeune femme meurtrie, en fuite, que des mafieux russes ont obligée à se prostituer à Berlin, elle hésite à l’accueillir. Pourtant, une amitié finit par naître entre elles. Aliide aussi a connu la violence et l’humiliation… A travers ces destins croisés pleins de bruit et de fureur, c’est cinquante ans d’histoire de l’Estonie que fait défiler Sofi Oksanen.

Aliide Truu recueille Zara chez elle, lui donne à manger et s’occupe d’elle. Pacha et Laventri sont à ses trousses. Elle s’est retrouvée prostituée après avoir écouté les joies de la vie de son amie d’enfance Oksanka en Allemagne, faite d’argent, habillée et maquillée « richement », sans même savoir ce qu’elle serait en réalité. Piégée dans cette vie de douleur, de sexe et de maltraitance, Zara n’est plus elle-même. La seule chose qu’elle aimerait est de pouvoir s’échapper. Aliide, elle, a connu la guerre, l’humiliation et s’est mariée à un homme du Parti, pour se protéger. Elle aime en secret depuis toujours un autre homme, qu’elle protégera coûte que coûte, mais qui lui fera développer haine, jalousie et mépris. Sa soeur, Ingel, se mariera à Hans, qui sera opposé au Parti et devra fuir puis se cacher, il est recherché. Ces deux femmes, Aliide et Zara, vont chacune se méfier de l’autre, à cause de ce qu’elles ont subi dans leurs vies respectives, et essayer de mentir et jauger sans cesse l’autre, observer et pourtant se soutenir. Une photo que Zara porte toujours sur elle va  lui apprendre beaucoup de choses. Une photo qu’elle a reçue de sa grand-mère, grand-mère pour laquelle elle avait beaucoup d’affection et avec qui elle partageait une grande complicité, grand-mère qui lui apprendra à parler un peu Estonien, ce qui se révélera d’une importance capitale dans la vie de Zara. Elle découvrira aussi une partie de vie et d’histoire de sa famille.

Ce récit est composée de 5 parties, composées elles-mêmes de plusieurs chapitres, survolant donc plusieurs années de l’histoire de l’Estonie, allant de 1938 à 1992. Il retrace les différentes périodes, de l’occupation Soviétique à l’occupation Allemande, puis à nouveau à l’occupation Soviétique, et enfin à la Restauration de la République  d’Estonie en 1991. De plus il raconte la vie de Zara de son enfance à 1992 et de même pour Aliide. L’histoire saute de l’une à l’autre des périodes, sans chronologie, juste une indication des dates. Nous passons aussi bien de l’enfance de Zara, à sa condition de prostituée, avec, entre les deux, un pan de vie d’Aliide sous l’occupation allemande, puis sous l’occupation Soviétique etc. Enfin vous comprendrez que ce sont des retours en arrière perpétuels mais bien souvent pas dans les mêmes années ni pour les mêmes personnes, mais aussi le récit dans le présent du roman, soit en 1992. Il faut donc suivre ! Mais c’est formidablement écrit et passionnant, de par l’histoire de ce pays que l’on connaît mal et de par l’évolution de chacun des personnages dans leurs environnements et les raisons pour lesquelles ils sont devenus ce qu’ils sont, un éclaircissement nécessaire. Et à chaque début de partie, est proposé un extrait du cahier de notes d’un des personnages clé du récit, cahier qui scellera son avenir.

La lecture de ce roman est éprouvante car ce qui y est raconté est dur, très dur. Sofi Oksanen ne nous épargne pas l’horreur de ce que peuvent être des interrogatoires pendant la guerre, le viol, l’humiliation, de ce que peut être la condition de prostituée dans la mafia, la peur, l’horreur, la maltraitance, de ce que peut être la trahison, la folie amoureuse, la démence, tous les travers de l’espèce humaine en somme… J’ai plusieurs fois eu le souffle coupé quant à la violence des mots et des propos pourtant justes, et souvent peinée face à de telles dérives et face à la réalité de ce que sont les guerres, des vies complètement anéanties, la peur au ventre toujours constante. il est difficile de parler d’un tel récit tant les émotions sont encore vives et que ce genre d’histoire continue à planer dans votre esprit encore après. Et malgré les supplices endurés, la tragédie de vies meurtries par la guerre, de vies endolories par l’ignominie et la perversité de monstres humains, de la haine à l’intérieur même d’une famille, du mensonge, il reste toujours chez certains de l’humanité et de l’entraide. Mais aussi une histoire qui raconte des souvenirs d’enfance.

Je vous conseille ce roman qui traite aussi bien de la guerre, de la prostitution, de Tchernobyl, que de la famille, de l’amour, de l’amitié. Sofi Oksanen a écrit un roman « âpre et dur qui met en parallèle la violence sur les femmes et sur les peuples » Augustin Trapenard, Elle. « Un très grand livre sur le mensonge et la peur. On en sort ébloui par la maîtrise et secoué par le propos. » Alexandre Fillon, Lire. Je rejoins complètement leurs avis.

Quelques citations :

« Zara avait pu garder ses jolis mots, sa langue sucrée, et les rares histoires racontées par la grand-mère dans le potager, au sujet d’un salon de thé là-bas, quelque part, un salon de thé où l’on servait des gâteaux sablés à la rhubarbe avec une épaisse crème fouettée, un salon de thé dont les moorapea fondaient dans la bouche et dans le jardin duquel il y avait du jasmin parfumé, des bruissements de journaux en allemand, et pas seulement en allemand mais aussi en estonien et en russe, des boutons de cravates et de manchettes, des femmes avec de jolis chapeaux, on voyait un dandy avec des tennis et un costume sombre, dans le rue se dispersait un nuage de magnésium sorti d’un habitation où l’on prenait une photo. Le concert du dimanche soir sur le front de mer. L’eau de Seltz qu’on sirotait dans le parc. Le fantôme de la princesse de Koluvere sur les routes nocturnes. Les soirées à la chaleur du poêle avec de la confiture de framboises sur du pain français, et du lait froid à boire ! Du jus de groseilles ! »

« L’armoire à vêtements contenait toujours des valises pleines, toutes prêtes. Une pour la mère. Une pour la grand-mère. Une pour Zara. On disait que c’était en cas d’incendie. La grand-mère les préparait et les vérifiait parfois même la nuit en faisant tellement de boucan qu’elle réveillait Zara. Au fur et à mesure que Zara grandissait, la grand-mère avait toujours remplacé par de nouveaux vêtements ceux de la valise qui devenaient trop petits. Il y avait aussi là-dedans tous les papiers importants, une veste dans l’ourlet de laquelle était caché de l’argent, ainsi que des médicaments qu’on renouvelait à intervalles réguliers. »

« Les hirondelles étaient déjà parties, mais les grues traversaient le ciel en pointe, le cou tendu. Leurs cris pleuvaient sur le champ et faisaient mal à la tête d’Aliide. Elles pouvaient s’en aller, elles, libres qu’elles étaient de partir n’importe où. »

« Sa fille grandirait dans des histoires où rien n’était vrai. Aliide ne pourrait rien raconter sur l’endroit où elle-même avait grandi, et sa mère, et la mère de sa mère, et la mère de la mère de sa mère. Elle ne transmettrait pas non plus son histoire, mais les autres, toutes celles sur lesquelles elle avait grandi. Quel genre d’adulte pourrait-il devenir, un enfant qui n’aurait pas d’histoires en commun avec sa mère, pas d’anecdotes communes, pas de blagues ? Comment être mère quand il n’y avait personne à qui demander conseil, comment ça pourrait marcher dans une situation pareille ? »

« Zara ne comprenait pas de quoi elle était en dette. Néanmoins, elle commença à compter combien elle avait payé pour son prêt, combien il lui restait à rembourser, combien de mois, combien de semaines, combien de jours, d’heures, combien de matins, combien de nuits, combien de douches, de pipes, de clients. Combien de filles elle verrait. De combien de pays. Combien de fois elle se mettrait du rouge à lèvres et combien de fois Nina lui ferait de points de suture. Combien de maladies elle choperait, combien de bleus. Combien de fois sa tête serait enfoncée dans la cuvette des W-C. et combien de fois elle pourrait être sûre qu’elle se noierait dans le lavabo, la main de fer de Pacha sur la nuque. »

Biographie : Sofi Oksanen est une écrivaine finlandaise, née à Jyväskylä le 7 janvier 1977. Son troisième roman, Puhdistus (Purge) a reçu de nombreux prix en Finlande et en France. biographie complète ICI.

C’est une lecture commune avec (cliquez sur leur nom pour lire leurs avis) :

Valentyne

Douceur Littéraire

Cristie

Je l’intègre aussi dans le challenge Voisins, Voisines de Anne, au challenge ABC babelio 2013/2013 et mon challenge A tous prix.(prix Femina Etranger 2010 et d’autres)

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