Michèle Lesbre – Un lac immense et blanc

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un lac immense et blanc

« Derrière moi la ville s’estompe, elle se laisse avaler par tout ce blanc qui se répand sur elle. Et puis des mots résonnent dans ma mémoire et aussi la voix qui les prononçait des dizaines d’années en arrière, Un lac immense et blanc ! Un lac immense et blanc ! Je revois la mince silhouette d’Antoine se roulant dans la neige comme un chien fou. Nous étions trois à le suivre des yeux sans oser le rejoindre, c’était si beau. C’était dans un autre monde, un autre temps. C’était peut-être même un songe. »

Edith, la narratrice, est au zinc d’un bistrot parisien, le Café lunaire. L’ombre des flocons qui glisse sur les murs ressuscite d’autres paysages de neige, témoins de ses premières amours, de ses premiers combats politiques. Et la nostalgie se mue en joie. En cette journée particulière, la solitude aura moins que jamais le goût des renoncements.

Edith a pris un jour de congé ce mercredi enneigé pour aller attendre à son train cet italien, qu’elle voit toujours dans le Café lunaire, sans oser lui parler. Mais ce matin-là, exceptionnellement, il n’est pas à l’arrivée du train de 8h15. Elle est ébranlée et son sentiment de solitude croit avec cette déception. Edith part alors marcher dans des rues de la ville et s’arrête dans un autre café où un jeune homme l’aborde. Il lui demande ce qu’elle fait dans la vie, mais elle répond en détournant la question « Ce matin mes habitudes sont chamboulées, alors je tente de m’adapter ». Edith se remémore alors comment elle a voulu aller à la rencontre de cet italien. Il discute toujours avec ce serveur et parle de Ferrare, cette ville qu’elle connaît très bien et qui lui rappelle des souvenirs. Elle a envie de parler de cette ville avec lui.

La narratrice, Edith, a des habitudes bien réglées, comme d’aller au Le Café lunaire, puis traverser le Jardin des plantes, pour retrouver ensuite son travail. Elle est assistante et a un collègue qu’elle déteste. Dans ce parc elle y retrouve un corbeau freux sur un banc, avec qui elle discute en italien, c’est son compagnon de ce moment particulier, cet instant doux qu’elle savoure chaque fois avant de rejoindre son travail. Mais avant cela, son chemin débute par un parcours en bus. Le jour où elle a pris la décision d’aller à l’encontre de l’italien, sa journée avait déjà commencé d’une étrange façon, avec le suicide d’un homme qui s’était d’abord assis en face d’elle. Puis le parc était fermé à cause de la neige.

Dans ce récit se mêlent le présent et le passé, dans un parcours d’une journée. La neige y est en toile de fond et est un déclencheur. Edith nous raconte ses souvenirs, de son enfance dans l’Aubrac, à son adolescence épique et amoureuse avec Antoine, jeune révolutionnaire pour la lutte des classes, à sa fuite à Ferrare, cette ville italienne. La neige lui procure « la sensation fugitive d’une sorte d’éternité », c’est pourquoi tout ce qu’elle se rappelle et qui l’a marquée a toujours le goût de la neige. Elle lui rappelle son enfance et la mort. Il se dégage de ce roman une belle mélancolie et une grande nostalgie. On se sent apaisé, comme dans un voile soyeux et blanc qui nous entoure. L’écriture y est fluide et poétique. Une femme dans la solitude et qui se retourne sur ses souvenirs le temps d’une journée, une femme résignée. Mais malgré les souffrances et les peines qui ont pu marquer sa vie, Edith vit, triste et seule, mais elle vit dans son tableau de neige « je ne veux penser qu’à la neige, à toutes les fois où elle m’a laissé le souvenir d’un moment essentiel, mon premier voyage à Ferrare, ce matin devant le Jardin des plantes, le blanc plateau de l’Aubrac en hiver ou le grand champ de Mme Renée. Ne penser qu’à la neige, un éternel éblouissement. »  

Je vous recommande ce court roman pur et de blanc vêtu (82 pages). De belles références littéraires, musicales et cinématographiques accompagnent ses souvenirs.

Quelques citations :

« Très jeune, j’y restais longtemps à boire des cafés en scrutant les visages des hommes qui venaient s’accouder devant un verre, silencieux, presque recueillis, souvent simplement rêveurs. J’attendais qu’ils s’aperçoivent de ma présence, j’attendais jusqu’à ce qu’un regard se pose sur moi. Je le soutenais quelques secondes et je m’en allais. Quelque chose me fascinait dans ces brèves apparitions, l’idée de leur effacement, je crois, j’en éprouvais alors un vague et voluptueux désespoir. J’arrivais en retard au lycée et j’essayais de me souvenir d’eux, de tout ce qui pouvait les rapprocher de mon père, du souvenir que j’avais de lui. »

« Quelque chose m’empêchait de quitter ce quai, ce n’était pas seulement l’attente mais l’illusion d’être au coeur d’un mouvement général qui me tenait debout, quelque chose d’assez proche de la cérémonie des cafés, un instant fugace mais toujours délicieux, qui console un peu de la solitude que souvent nous ne voulons pas nommer. »

« C’est un étrange souvenir. Je ne pleurais pas seulement sur la mort de Laura Betti, je pleurais sur l’effacement insidieux des êtres et d’une époque qui peu à peu se délitait. Cette femme incarnait de façon inattendue, à travers sa disparition et tout ce que j’apprenais d’elle, toute une période de ma vie désormais enfouie. J’étais tout à la fois ailleurs et personne dans cette ville, ce n’est qu’au bout de quelques jours que j’ai su lire, dans les regards que je croisais, mon immense et nouvelle liberté. »

« (…)j’ai pu, lors de ce séjour, apprivoiser la solitude, aimer le silence de ma chambre et pacifier une relation douloureuse avec le temps. J’avais l’étrange sentiment de vivre avec elle comme avec une personne, dans une sorte de tranquille abandon. C’était une véritable rencontre. » 

Biographie : Michèle Lesbre (née en 1939) est une écrivaine française vivant à Paris. Elle a été nommée chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres en janvier 2010. Michèle Lesbre a été sélectionnée pour le prix Goncourt pour « Le Canapé Rouge » mais ne l’a pas reçu. Biographie complète ici.

J’intègre cette lecture au challenge Petit Bac 2013 chez Enna avec la couleur et au challenge Lire sous la contrainte chez Philippe pour la session « couleur ».

petitbac2013 lire sous la contrainte

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