Quand la nuit s’étire…

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L’aube est un de mes instants favoris, la transition entre l’évanouissement d’un monde nocturne et l’éveil d’un autre monde prêt à éclore. Les matins que j’affectionne, le plus souvent, sont printaniers. Le soleil doré, vêtu de sa popeline rosée, s’étire et se perd dans le bleuissement du ciel. Quelques étoiles résistent encore et nous donnent leurs derniers éclats furtifs, avant de s’éclipser pour la journée dans le cosmos. La voie lactée, si majestueuse la nuit, a éteint ses lumières pour un temps, afin de mieux nous replonger dans son monde onirique quand le crépuscule s’achèvera.

Le ciel est par endroits cotonneux, petits nuages annonciateurs d’une journée ensoleillée, presque estivale. Ailleurs, des traînées blanches déchirent le ciel, traces des passages de ces oiseaux mécaniques dans cet océan aérien. Tableau silencieux. Les oisillons s’égosillent alors dans un champ de notes piaillardes perçant le calme de l’aurore. Au loin, après le village, courent à perte de vue la steppe printanière scintillante d’une galaxie de gouttelettes, perles de rosée. Ma respiration est lente et profonde. J’inspire à pleins poumons l’odeur fraîche de l’herbe qui se dresse vers cette lueur matinale. Les petits bourgeons s’agitent imperceptiblement. Des petites pétales frêles se déploient avec douceur. Les herbes folles bruissent bercées par cette brise de point du jour. Ma claustrophobie n’a ici aucune prise dans cette immensité, loin de la ville fourmilière, des voitures bruyantes et du bâtiment où je travaille et où j’étouffe. Ces étendues, ce souffle de liberté et cette délicatesse qu’offre la nature est mon havre de paix, un océan régénérant, une vitale euphorie.

J’aime sillonner les rues de mon village pittoresque avant que la nuit ne meure, pour profiter de ce spectacle redondant mais toujours aussi magique et lumineux. Les maisons sont encore endormies. Les pierres sont froides, n’ayant pu encore boire les rayons de soleil et se parer de leurs couleurs du jour. Les chats roulés en boule, s’étendent de tout leur long à mon passage. Le réveil est difficile. Ils s’approchent avec leur regard quémandeur et attendent leur caresse. Je m’exécute avec joie, j’aime toucher leur pelage soyeux et chaud de leur nuit à peine achevée.

Mais, ce matin-là, l’atmosphère était particulière. Je m’étais installée sur la terrasse avec mon café, après avoir déambulé sur mon parcours quotidien. Je me sentais inconfortable. Les oiseaux étaient muets et un voile brumeux chargeait de sa lourdeur le ciel. L’air était moite, ma respiration n’était pas aussi fluide et aisée qu’à l’accoutumée. Une inquiétude inexplicable m’avait envahie.

Quand soudain un hurlement dolent et effroyable transperça l’aube. J’étais tétanisée mais je repris soudain mes esprits et me précipita à toutes jambes, sans réfléchir, en direction du gémissement. Je m’arrêtai en route, cherchant à bien m’orienter. Un cri retentit à nouveau. Oui c’est par là. Je courus à en perdre haleine, mon souffle court et raréfié, une douleur latente, comme un poids sur la poitrine. Certaines portes s’ouvrirent, des visages crispées par l’effroi, des gens se hâtant vers cette plainte stridente. Quelques instants plus tard, plus rien. Nous cherchions dans chaque endroit, chaque recoin, sur tous les chemins.

J’arrivai alors dans cette ruelle sombre et étroite, une odeur mortifère planait. Je m’approchai avec prudence, un voisin m’avait rejoint. Tout au fond de la ruelle, recroquevillée, une femme gisait. Elle se trouvait de dos, mais on pouvait apercevoir ses cheveux longs et bouclés répandus sur le sol. Mon coeur s’était arrêté, je ne sentais plus rien, j’étais abasourdie. Dans notre village ! m’esclaffai-je intérieurement avec stupeur. Le jeune homme qui était là retourna le corps sur le dos, prit un objet que je ne pouvais distinguer sur le sol et s’enfuit comme une fusée. Je ne comprenais plus rien. Un vent cauchemardesque me saisit, j’avais froid. Je m’approchai. Lorsque je vis son visage, tout s’arrêta. Je compris alors cette difficulté que j’avais eu à respirer et cet étrange sentiment qui planait sur moi. C’était moi, là, étendue sur le sol. L’homme que je croyais être venu en secours était, évidemment, mon assassin. Il était revenu sur les lieux du crime récupérer son portefeuille tombé par mégarde. J’étais plantée là, hagarde. Ma vie se termina à l’aube d’un nouveau jour. Je restai alors dans la nuit qui s’étire, s’étire à l’infini, gardant avec moi les souvenirs onctueux de la naissance du jour.

Ceci est ma participation aux Plumes du thème 5 d’Asphodèle. Les mots imposés récoltés avec le mot Espace sont : Liberté, fusée, nature, étoile, respiration, steppe, vital, étendue, océan, voiture, majestueux, claustrophobie, galaxie, infini, atmosphère, cosmos, euphorie, évidemment, éclipser.

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