Christian Bobin – Un assassin blanc comme neige

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un assassion blanc comme neige

Un seul soupir du chat défait tous les noeuds invisibles de l’air. Ce soupir plus léger que la pensée est tout ce que j’attends des livres. {quatrième de couverture}

Le monde meurt. Et c’est ainsi. Une fatalité. C’est bien pour cela qu’il faut savoir voir tout ce qu’il y a à voir, aussi insignifiant soit-il. Profiter de chaque instant pour contempler tout ce qui fait ce monde, tout ce qu’il a de beau, c’est quelque part ce qui nous rend éternels. C’est ainsi que j’ai ressenti ce récit qui est encore un coup de coeur pour moi. Christian Bobin nous parle des livres « Un poème palpite entre mes mains comme un moineau ressuscité. La beauté est de la digitaline pour le coeur. Je sens le souffle des mots à mon visage, comme d’une bombe lointaine« , de la musique « Un grand musicien est quelqu’un qui donne après plusieurs années de travail ce que donne le rossignol au premier jet de chant. ». Il nous parle de l’éternel, de l’immuable, de la mort « Le premier, bras comblés de pains emmaillotés de papier brun, s’en va gaiement vers sa mort qui l’attend quelques années plus loin, éprise de celui qui vit sa vie inconsciente et de l’allègre odeur du pain chaud qui parfume ses vêtements.«  Il parle de sa mère bientôt centenaire qui repense à sa jeunesse bercée par les poèmes de Lamartine, mais aussi de son père décédé. Il nous parle de peinture « Le pharmacien badigeonne de Mercurochrome le genou écorché de l’enfant où le sang, en caillant, retient gravillons et étoiles. Matisse avec de larges appliques vertes, de jaune et de bleu badigeonne l’âme endolorie du spectateur, après l’avoir nettoyée du gravier de la mélancolie. » Il aime observer les gens, leurs instants de vie sans intérêts apparents comme cet homme qui va chercher son pain. Il cherche leur « âme » « Un jour les incessantes femmes d’affaires rencontrent quelque chose qui les arrache à leur modernité précautionneuse, défait sans douceur les bandelettes du chic et du lisse et confie à l’air pur l’immémoriale blessure d’enfance« . C’est un observateur, un contemplateur. Il aime à errer ainsi absorbant tout ce qui l’entoure, odeur, couleur, senteur et cetera « Je vais chercher mon pain, mes nuages et mes étoiles dans l’unique librairie du Creusot. L’acacia au bas de la rue du Guide surgit comme un donateur fou. Son haleine sent le miel et l’or.« 

Il parle aussi de Rimbaud, de l’écriture, de la maison de retraite de sa mère, du monastère et de couleurs. Il rend éternel l’éphémère, en parlant beaucoup de la nature, et aussi de notre vie. Il rend LA vie éternelle, l’illumine, l’éclaire. Le temps qui passe. « Nous usions du temps comme si nous allions toujours l’avoir à notre disposition. Au fond l’éternité nous est acquise. Nous le sentons et ce n’est pas la petite contradiction de la mort qui nous fera voir les choses autrement. » Il y a dans ce récit une connotation bien sûr religieuse, mais en fait peu importe. Que l’on ait cette croyance en Dieu ou pas, l’essentiel est la beauté de ce qu’il y dit, de sa poésie magnifique. Nous avons tous une croyance, qu’elle soit en Dieu, en nous ou ailleurs encore. Moi-même je n’ai pas cette croyance en Dieu et rassurez-vous, elle y est par touche et sans volonté de convertir quiconque.  Et il sait de plus pratiquer l’auto-dérision, sans doute par rapport à ses détracteurs « Je parle si souvent de Dieu qu’on va finir par croire que je le connais ». 

La mort est insignifiante et n’empêche pas l’éternité. Tout est dans la force de la contemplation, la nature, les animaux, le monde. Nous mourrons, oui, mais pas avant d’avoir pris l’essentiel de la vie et du monde.

La multitude d’aphorismes qui parsèment ce récit est transcendant. C’est un bain de jouvence, pourrait-on dire. Il excelle dans l’art de rendre le beau, de sublimer la moindre petite chose, même le pire. Ce récit est comme une façon de défier la mort et de se guérir de cette souffrance donnée par celle-ci, qu’elle soit dans la peur de l’affronter, dans la peur de perdre un être cher. Un hymne à la nature et à l’art. Baigner dans les plaisirs que donne la vie. Christian Bobin est définitivement un auteur, un poète qui me parle. Un vrai coup de coeur à nouveau pour ce court roman (94 pages) d’une poésie envoûtante, d’un lyrisme certain qui dit tant de choses. Ces mots me font du bien.

coup de coeur

Quelques citations :

« Lire, c’est ajouter au livre, découvrir, en s’y penchant, son propre visage dans la fontaine de papier blanc. »

« J’attends d’un poème qu’il me tranche la gorge et me ressuscite ».

« Tous les airs se démodent – pas les chants d’oiseaux ».

« Le rouge-gorge trouvé mort devant la porte du garage retient sous son duvet la chaleur des jours heureux. Dieu est un assassin blanc comme neige ».

« L’encre fraîche de Rimbaud tache mes doigts. Ses proses font trembler l’air au-dessus de la page comme sur une route fondue au soleil d’été. »

Biographie : Christian Bobin, né le 24 avril 1951 au Creusot en Saône-et-Loire où il demeure, est un écrivain français.Tour à tour poète, moraliste et diariste, il est l’auteur d’une œuvre fragmentaire où la foi chrétienne tient une grande place mais avec une approche distanciée de la liturgie et du clergé.

J’intègre cette lecture au challenge Christian Bobin chez Yuko, au challenge de Philippe Lire sous la contrainte, au challenge Petit bac 2013 chez Enna

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