Blandine Le Callet – La ballade de Lila K

By

la ballade de Lila k

Une jeune femme, Lila K., fragile et volontaire, raconte son histoire. Un jour, des hommes en noir l’ont brutalement arrachée à sa mère, et conduite dans un Centre, mi-pensionnat mi-prison, où on l’a prise en charge. Surdouée, asociale, Lila a tout oublié de sa vie antérieure. Son obsession : retrouver sa mère, recouvrer sa mémoire perdue. Commence alors pour elle un chaotique apprentissage, au sein d’un univers étrange dans lequel les livres n’ont plus le droit de cité… {quatrième de couverture}

Je suis complètement bouleversée par cette lecture, un énorme, énorme coup de coeur ! Je suis impressionnée par cette auteure. Blandine Le Callet a un talent immense, que ce soit dans la valeur de l’histoire, la richesse d’écriture, la transmission des émotions, la fluidité et la subtilité dans l’avancement du récit, la faculté de maintenir un attrait, un « suspens ».

Privée de sa mère et ayant petit à petit complètement régressée avant d’arriver au Centre, Lila K reste prostrée, sans parler, ne supportant pas la lumière du jour : « ils me gardaient la plupart du temps dans une pièce close maintenue dans la pénombre. Je flottais dans une sorte de torpeur, sans conscience du temps qui passe, et c’était aussi bien. ». Grâce à son intelligence, elle va se laisser « domestiquer » pour réapprendre à parler, marcher et manger, non sans souffrances. Elle n’a que 9 ans. Elle passe toutes ses nuits sous son lit enroulée dans ses draps pour fuir les bruits alentours et retrouver un semblant de « bien-être et de sécurité », ce qui lui rappelle le cocon avec sa mère. Elle reprend goût à la vie « mais qu’à moitié », sa mère lui manquant terriblement et tout ce qui va avec. Malgré ses efforts elle reste encore à l’écart des autres enfants, elle a trop peur. Ils essaient mais c’est un échec. Une mauvaise expérience, où elle a été agressée lors d’une tentative de socialisation avec un groupe d’enfants, qui au final va lui faire comprendre qu’elle peut feindre et contrôler les autres pour obtenir ce qu’elle veut, en les faisant culpabiliser. Elle est donc isolée, avec enchantement. Elle refuse tout contact physique, elle ne le supporte pas, comme beaucoup d’autres choses qui ne lui apportent que dégoût. « Depuis que j’avalais mes repas sans respirer, je supportais bien mieux les aliments. Leur goût s’estompait, se muait en fadeur exquise, et même s’ils conservaient leur texture répugnante, ça n’avait rien à voir. »

C’est Monsieur Kauffmann, directeur du Centre, qui va ensuite s’occuper d’elle. « Les membres de la Commission étaient très ennuyés : ils avaient sur les bras une vraie bête curieuse. Surdouée, asociale, polytraumatisée. Personne ne savait ce qu’il fallait faire de moi. C’est là que M. Kauffmann est entré en scène. Il a changé ma vie. » Elle fait alors d’énormes progrès à son contact, mais cet homme a des méthodes peu conventionnelles, ce qui va peu à peu les éloigner malgré eux. Il lui fera la promesse de l’aider à retrouver sa mère, l’obsession de Lila. C’est Fernand qui prendra la suite de Monsieur Kaufmann. Il a une femme, Lucienne, qui fut aussi l’une des protégées de Monsieur Kauffmann et que Lila finira par voir tous les dimanches lorsqu’elle se rendra chez eux. Elle l’apprécie beaucoup. Elle rencontrera aussi Justinien avec qui elle travaillera, Milo Templeton, qui représentera un être particulier pour elle. Toutes ces personnes seront importantes pour Lila et l’aideront à avancer dans le réapprentissage de la vie et dans ses désirs de vérité. Ils la bousculeront sentimentalement (malgré eux) à cause de l’attachement qu’elle pourra avoir pour eux, ce qui lui intimera de ne pas trop se laisser aller à aimer les gens de peur d’en souffrir, mais les sentiments… ça ne se commande pas. « Je m’étais fait avoir avec les sentiments, on ne devrait jamais. A présent, j’en payais le prix, et je mesurais que c’était inabordable. Denrée de luxe, trop risquée pour les coeurs malmenés. Alors j’ai décidé que je ferais attention désormais. A garder mes distances. A ne pas m’attacher, surtout pas. Me préserver, tout fermer à double tour – réserve, confort, sécurité. C’était nécessaire, c’était vital. Je savais qu’un nouveau chagrin me tuerait. »

Le récit se situe dans un futur proche (fin du 21ième siècle et début du 22ième) et dans une société hyper sécurisée, où les caméras de vidéo-surveillance, les implants, les manipulations génétiques, les injections chirurgicales anti-vieillissements, les contrôles d’urine, les contrôles d’achats et cetera sont le quotidien des habitants d’une ville, en Intra Muros. Les livres y sont bannis, privilégiant les numérisations pour éviter toutes allergies mortelles (soit-disant). Des coupes d’articles sont exécutées pour modifier la vérité. Nous sommes bien dans une dystopie. Lila est constamment surveillée, même lorsqu’elle sortira du Centre à sa majorité, afin de bien s’assurer qu’elle est « conforme » à la « normalité ». Toutes différences sont ici isolées. Il faut un agrément pour pouvoir enfanter. Des interruptions de grossesse imposées lorsqu’il y a tout signe de malformation ou autre, ou bien encore quand la grossesse n’était pas autorisée, ce qui incitera certaines personnes à fuir dans la « zone ». La « zone » est le lieu Extra Muros, où on y vit la violence, la pauvreté, la délinquance, la contrebande (en effet tous alcools, cigarettes etc sont prohibés), mais c’est aussi là que les livres sont encore dans les bibliothèques, où les documents papiers circulent encore.

Lila, par son intelligence, comprendra très vite qu’il faut donner l’apparence d’être rentrer dans le moule. Ce sera l’objectif de retrouver sa mère qui la motivera et qui lui permettra d’arriver à ses fins, de comprendre, de savoir… Petit à petit elle recouvrera sa mémoire, qu’elle avait perdue ou enfouie, au fil de ce récit, par petites touches. Un long chemin, troublant, émouvant, dur. C’est Lila la narratrice et elle s’adresse à quelqu’un en le vouvoyant (nous connaîtrons son identité vers la fin du roman). Cela pourrait presque être un récit épistolaire mais c’est plutôt comme un mémoire, écrit à l’intention de ce quelqu’un et pour qu’une trace reste, un exorcisme. Cette narration à la première personne amène une intensité certaine, un sentiment de proximité et une meilleure compréhension.

Ce roman est une pépite et si ne vous l’avez pas encore lu, courez vous le procurer ! Il aborde différents points, la maltraitance, l’amour, la confiance, le pardon mais aussi pose les problèmes d’une société qui cherche toujours a tout contrôler, maîtriser, pour la sécurité… mais où s’arrête notre liberté et où commence la manipulation, notre ingérence lorsque tout va trop loin, une mainmise sur nos vies ? Quel prix sommes-nous prêt à payer pour vivre en sécurité ? La description des personnages y est fabuleuse, on a une réelle sympathie ou apathie pour eux selon les personnages, et de la pitié aussi, comme pour ce pauvre Fernand complètement prisonnier de ses sentiments d’un côté et de sa loyauté envers la Commission de l’autre. J’ai ressenti beaucoup de peine pour lui à vrai dire. Et Lila… Lila on l’admire, on a envie de l’aider, on a envie qu’elle parvienne a enfin vivre en paix. Lila a un amour tel pour sa mère qu’il dépasse tout ce qui peut être mauvais, il la transcende, il la sauve. Ce qui est admirable dans l’écriture de ce récit c’est toute cette pudeur, cette intelligence d’écriture qui permet de ne jamais tomber dans le « pathos » et qui nous tient dans cette histoire avec force. Aucun ennui, rien d’inutile et un récit haletant tant on veut connaître la vérité et l’issue. C’est l’histoire d’une jeune femme qui aurait pu haïr mais qui a l’intelligence, l’intelligence du coeur, une grande empathie et une compréhension hors norme, la faculté de prendre le meilleur, surement un instinct de survie pour ne pas sombrer. Longtemps ce roman va me rester je pense. On s’aperçoit que, finalement, il est possible de ne se rendre  compte de l’horreur d’une situation que lorsque les autres la montrent comme telle, quand on grandit, et que bien que vivant dans ce genre de descente en enfer, on peut très bien l’aimer et s’y sentir bien, quand on ressent l’amour de l’autre. Tout ça c’est si intense, si prenant, si « renversant », si… Je suis vraiment subjuguée par le talent de Blandine Le Callet. ENORME COUP DE COEUR !

coup de coeur

Biographie : Blandine Le Callet, née en 1969, est une romancière et essayiste française. Ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, Blandine Le Callet est maître de conférences de latin à l’Université Paris-Est Créteil. Elle poursuit des travaux de recherche en littérature et philosophie hellénistiques et romaines sur la notion de monstruosité dans l’Antiquité. Elle a publié en 2006 son premier roman intitulé Une pièce montée qui a reçu le prix Edmée de LaRochefoucauld 2006 de la première œuvre ainsi que le prix René-Fallet 2007 du premier roman puis le prix des Lecteurs du Livre de Poche et fut vendu à 250000 exemplaires. Il fut adapté au cinéma par Denys Granier-Deferre dans un film homonyme. Son deuxième roman, La Ballade de Lila K paraît en 2010 et récompensé par de nombreux prix, dont le prix Sony du livre numérique 2011, le prix des Bibliothèques pour tous 2011, et sa réédition en poche reçoit un deuxième prix des Lecteurs du Livre de Poche en 2012.

Quelques citations :

« – Non, c’est inamovible. Indélébile. Là réside tout l’intérêt : avec le livre, tu possèdes le texte. Tu le possèdes vraiment. Il reste avec toi, sans que personne ne puisse le modifier à ton insu. Par les temps qui courent, ce n’est pas un mince avantage, crois-moi, a-t-il ajouté à voix basse. Ex libris veritas, fillette. La vérité sort des livres. Souviens-toi de ça : Ex libris veritas. »

« Quand le jour du départ est enfin arrivé, je n’ai pas ressenti la joie que j’avais escomptée. Aucun soulagement. Aucune excitation. A la place, j’avais comme du chagrin. Douze ans que le Centre me servait de maison, de prison, de cocon. L’habitude crée des liens que l’on ne défait pas impunément. »

« Le placard s’entrouvre, elle dépose la boîte et la bouteille d’eau, referme le panneau. La porte d’entrée claque, elle est partie. Je rampe vers la boîte, j’y enfonce les doigts que je porte à ma bouche. Je mange. Je me remplis en pensant à ma mère. Je ne suis pas très loin de la félicité. Lorsque tout est fini, je me laisse glisser doucement dans la torpeur du noir, la tiédeur du ciment, le glouglou des tuyaux. Je suis comme dans un ventre, vivant et protecteur, qui m’accueille et me berce. Je ne voudrais pas en sortir. »

Je suis ravie de m’être inscrite à cette lecture commune proposée par Enna. Les avis de Enna, Etoilla, Valentyne, Métaphore et Géraldine.

Toutes les LC de Enna en cliquant ci-dessous :

lc enna

J’inscris cette lecture au challenge Petit Bac 2013 d’Enna avec le prénom, au challenge Les lieux imaginaires d’Arieste et à mon challenge A tous prix pour le prix des lecteurs entre autres.

petitbac2013 logo-challenge-lieux-imaginaires A tous prix LClogo

Publicités