Marie France Versailles – Sur la pointe des mots

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sur la pointe de mots

Sur le seuil de la maison que ses enfants ont quittés, une femme s’arrête. Mission accomplie. Hier encore, il y avait tant à faire… Une vie devant elle. Autrement. Et à nouveau, tout découvrir. Itinéraire inconnu, l’écriture pour seule boussole. Elle s’offre le voyage… Vieillir. Habiter sa dernière saison, non comme un déclin à subir, mais comme un projet à nourrir. Dire qu’elle les aime à ceux qu’elle aime. Se faire légère. Chemin faisant, elle rencontre à Uzès une femme qui a écrit au Moyen Âge un petit livre étonnant. Connivence inattendue. Malgré les onze siècles qui les séparent, elles feront route ensemble avec l’ambition de tendre le relais, et la plume, à ceux et celles qui poursuivront l’histoire. {quatrième de couverture}

La narratrice, une femme Belge d’un certain âge (tout comme l’auteure), ne connait pas ses grands-parents. Elle n’a pas de souvenirs d’eux et se demande ce qu’on peut garder en héritage, en tout inconscience, de nos aïeux. Pour pouvoir alors répondre à ses questions, faire son cheminement et aboutir, elle va se choisir une aïeule. Elle la trouvera en la personne de Dhuoda, femme de l’an 840 qui écrivit un manuel, appelé « miroir », pour son fils, comme testament en quelque sorte. Cette femme a perdu très tôt ce premier fils Guillaume, enlevé par son père pour aller servir le roi, en gage de sa fidélité. Elle lui écrit alors pour lui transmettre ses valeurs profondes, valeurs morales, comme la loyauté, le respect, l’amour et le don de soi. Et ainsi lui donner ce qu’elle n’a pu. Il est parti trop tôt loin d’elle.

Mais c’est avant tout pour écrire, elle aussi, son manuel que la narratrice parcourt celui de Dhuoda et se rapproche de cette femme. Une volonté d’apprivoiser sa vieillesse inéluctable, ce passage obligé, et de transmettre à ses descendants, enfants, petits-enfants et cetera. « Quand l’âge amène à conjuguer l’imparfait plus souvent que le futur, cela modifie le regard. » Ce sera alors l’occasion pour elle de s’interroger sur ses valeurs, sur son enfance, sur ses souvenirs, sur ce qui fait qu’on est ce qu’on est, et sur ce qu’on donne à nos progénitures, volontairement ou non. Elle raconte aussi le départ de ses enfants dans leur vie d’adulte et la dure réalité de la perte, du changement, et de savoir se positionner. Elle a peur de vieillir, de déranger, de peser, de demander. Mais on doit faire face. Accepter de vieillir, accepter de laisser derrière soi de belles années, accepter qu’un jour viendra où l’on ne fera plus partie d’eux, de notre famille. Alors comment garder ce lien, tenir ce fil ténu toujours présent même après la mort ? De Dhuoda à elle, puis après elle, à travers les générations…. Elle a trouvé sa réponse. Par l’amour des mots. La plume. « Transmettre. Etre un couloir. Un regard, un point de vue, un chaînon. » Dhuoda a donné son intimité dans son manuel, sa douleur et sa solitude. La narratrice y donnera sa vieillesse, sa nostalgie, ses interrogations. Et toutes deux y laisseront leur amour pour leurs enfants. Ecrire pour dire au revoir.

Elle retrace ici alors aussi l’itinéraire de Dhuoda, sa vie, ses activités dans un siècle qui n’est pas du tout le même. Elle s’interroge sur la manière dont cette femme est parvenue à acquérir toute sa culture et son instruction. Elle va pour se faire s’imaginer la vie de cette femme, d’après son imaginaire et ses connaissances de l’époque. Tout d’abord petite fille, comme pour y chercher les racines et l’héritage de Dhuoda. Mais aussi en tant que femme, épouse et mère. C’est alors une poésie de tous les sens que nous offre l’auteure. « Dans les appartements des femmes où elle se glisse, ou dans les cuisines, on parle, on raconte, on colporte les nouvelles de la cour comme celles du village. Elle aime le toucher frais du linge qui a séché sur le pré, l’odeur surette de la laine filée. Elle écoute. Maîtresses et servantes chantent en tissant, en préparant les teintures, en cousant, en brodant. Chansons dites de toile, mélodies populaires, chansons d’amour. Charmée, Dhuoda fredonne. »  C’est ce cheminement qui permettra à la narratrice de pouvoir poser ses mots.

Le manuel, le « miroir », elle s’y regarde, elle y contemple les reflets à travers des siècles et une femme. Dans ce roman, c’est poser des mots pour poser ses pensées, pour les éclaircir et pour donner un sens, sens à son existence. Une transmission. Une écriture d’un lyrisme évident, une écriture poétique, ciselée. Mais aussi d’une grande pureté et vérité. Bas les masques. Tout y est en pudeur mais tout y est dévoilé. Les sentiments, les doutes, les souvenirs, l’amour. Incitant à la pause pour la réflexion. Et dans le but de toujours transmettre.

Une nostalgie contenue, une recherche d’un fil conducteur au travers des générations en amont, la légitimité d’une vie, l’héritage à ses enfants et petits enfants. Une résignation, une paix intérieure du chemin accompli, du chemin tracé, chemin bordé par les mots à jamais scellés sur la route de la vie. Dans l’espoir d’accompagner au mieux, d’avoir fait ce qu’il fallait. « Son manuel, elle le veut antenne de ce cordon ombilical violemment sectionné » (en parlant de Dhuoda) « Manuel d’éducation et testament spirituel ». « Les paroles s’envolent et les écrits restent », c’est bien à cela que cette démarche me fait penser.

Un très beau premier roman de Marie France Versailles, d’une écriture fluide et poétique. Un moment paisible, une rencontre. On en sort serein. C’est magnifique. Je vous le conseille à l’évidence !

Quelques citations :

« Nostalgie ? D’un battement de paupières, j’en chasse la menace. Nostalgie est un beau mot, plein de couleurs et d’images, mais piège aussi. Je sais qu’il me faut le museler, lui tenir tête quand le coeur, faible, est prêt à céder. Je ne connais qu’une recette, éprouvée de longue date. Fuite ou confort ? Fuite et confort. C’est dans ma nature : je me mets à l’ouvrage. Toujours prêtes à l’emploi, les mains prennent le relais quand l’émotion menace de noyer le moteur. »

« Je tiens le manuel serré dans mes mains. Entre Dhuoda et moi, onze siècles, mais aussi que de différences. Pourquoi, alors, cette émotion ? Pourquoi pareille attirance pour cette lointaine parente (parente de coeur, parente virtuelle, parente d’élection, je cherche le lot juste) ? De qui étais-je orpheline avant de la découvrir ? »

« Je voudrais simplement, avant de m’en aller, avant de céder le passage, être cette femme occupée à chercher les mots qui relient. Les laisser venir, préférer le vrac, accueillir sans les brider les souvenirs et les émotions qui s’y mêlent et y jettent leurs couleurs. On n’écrit bien que quand on est habité. Chercher dans un décor changeant des permanences, un fil qui sent bon le chez-soi, le familier et l’avenir. L’à venir. »

« En guise de mémoire, des bribes, des atmosphères. L’important est peut-être ce qu’il en reste. Le noyau dur. Ce qui fait qu’on sent qu’on a été enfant. Une flammèche furtive sous le poids des années accumulées. D’où surgit le sentiment tenace qu’il faut se justifier d’exister ? Je noyai très tôt ce soupçon dans la lecture, dans l’imaginaire. Pour ceux qui l’ont chopé, comment s’enracine et se consolide le goût de s’évader dans les mots ? »

« Devant un nouveau-né, on se dit qu’on ne pourrait au grand jamais lui faire rebrousser chemin et retourner là d’où il vient. Les mots aussi éclosent. Et, une fois lâchés, ne remontent pas à leur source. L’écriture est une naissance permanente. Comment se fait-il qu’elle fut si longtemps interdite aux femmes, plutôt expertes en mise au monde ? »

Biographie : Marie-France Versailles est née en 1940 en Charente Maritime. D’abord psychologue dans un centre de santé mentale bruxellois, puis longtemps journaliste au Ligueur (un hebdomadaire familial bien connu en Belgique), Marie France Versailles opte aujourd’hui pour la liberté de la fiction et pour le bonheur de vivre dans les Ardennes.

J’inscris cette lecture dans le challenge de Denis Littérature francophone d’ailleurs à l’occasion de la semaine de la francophonie qui se termine aujourd’hui, les challenges d’Anne Premier roman et Voisins, Voisines, le challenge de Minou A la découverte des Editions Luce Wilquin.

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