Jeanne Benameur – Laver les ombres

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laver les ombres

Léa aime la danse, Léa vit pour la danse, Léa parle avec son corps, Léa est chorégraphe. « Danser c’est altérer le vide. Pourquoi inscrire un mouvement dans le rien ? Elle voudrait tant pouvoir juste contempler et habiter simplement, sans bouger. Elle envie ceux qui le peuvent. Elle, elle n’y arrive pas. Elle est un mot étranger jeté dans le silence. Elle se sent intruse. Depuis toute petite. Alors elle danse. Il faut qu’elle trace, avec son corps, les lignes qui permettent d’intégrer l’espace. Seule la beauté du mouvement peut le sauver. C’est sa façon de  trouver place dans la vie. Léa est chorégraphe par nécessité. » Et bien que ce mouvement soit sien et qu’elle maîtrise cette partie de son être, sa grande lacune se révèle être en amour, elle ne sait pas communiquer et elle ne sait pas rester. Elle a maintenant 38 ans et Bruno, peintre, est son compagnon, et c’est pour elle un défi que de préserver « cet amour tout neuf pour un homme de l’immobile ».

Léa prépare sa prochaine création pour la scène Da sola. Elle a besoin de sa mère, elle veut sa mère pour son spectacle. Alors qu’elle entend un avis de tempête chez sa mère et qu’elle lui téléphone pour se rassurer, celle-ci lui annonce qu’elle a besoin de lui parler. Un air grave qui hâte Léa chez elle malgré la tempête. Départ qui fut précipité aussi par sa tentative de se livrer en tant que modèle à Bruno, mais c’est une chose qu’elle ne parvient pas à faire. Rester dans l’espace immobile est impossible pour elle, c’est se dévoiler, se mettre à nu, elle se sent violée dans son intimité et son jardin secret.

En parallèle nous découvrons la vie de Romilda à Naples en 1940, chapitres intercalés dans l’histoire. Qui est cette femme ? Quel est le lien avec Léa et sa mère ? Romilda est une jeune femme qui souffre, qui aime, qui vit mais sans plus trop savoir pourquoi. Une femme qui s’appelle Suzanne. Où est son rêve ? Des désillusions. « Tatouée, à l’intérieur. Elle est l’envers du monde. Une bête de guerre et de nuit. Pour les viols, les tortures, ils ne paient pas. Pour elle, oui. Et très cher. Romilda a un prix. Elle apprend. A n’être plus personne. »

Un roman d’une écriture toujours aussi plaisante. Des phrases courtes pour poser la réflexion, pour donner une intensité. Toujours donc les mots choisis, les mots justes, l’économie pour la véracité, un impact. Une tempête s’installe dans ce roman, une tempête réelle par le climat mais aussi une tempête des souvenirs, des mots, des sentiments, de l’amour. Léa cherche des vérités qui lui permettront de donner un certain poids à son existence, sa mère à l’inverse doit se délester d’un poids. Bruno aime Léa, comment le lui dire comment la garder… L’amour révélé est synonyme pour lui de grande solitude à cet instant, aimer sans l’autre… « Il regarde le ciel par la fenêtre. Le gris des nuages. il mesure qu’il aime pour la première fois. Et c’st violent. Parce que, dans le même temps; il mesure à quel point chacun est seul. Une épiphanie double. Maudite. L’oiseau est seul dans le vol des oiseaux, le mouton dans le troupeau et chaque pierre sur le chemin. » Les livres qui portent, les livres qui soutiennent, la fuite dans les mots, la fuite dans l’amour écrit, les mots qui dansent dans la tête. Car Romilda, car Suzanne, car Léa, auront toujours un livre près d’elles, toujours le même.Toute une histoire autour des vibrations, des mots, des sentiments, de la lumière qui lave les ombres….

Vous l’aurez surement deviner, j’ai beaucoup aimé ce roman. J’aime la danse pour le mouvement qu’elle souligne, pour sa légèreté, sa liberté… Je ne pouvais que l’aimer. Une danse, voilà ce qu’est ce livre, avec le tango passion, avec la valse belle et envoûtante, mais aussi avec les livres, la danses des mots, des espoirs, des rêves… Toutes les émotions peuvent au final s’exprimer dans la danse. Les émotions de la vie, d’une vie qui peut être dure, qui peut amener des sentiments paradoxaux ou équivoques, qui peut faire du bien comme du mal. Mais la vie aussi de la parenté, du lien maternel inébranlable, irremplaçable, fort, puissant. Et l’amour de l’être charnel, l’homme ou la femme, celui qu’on désire, qui nous aimante, mais cet amour si difficile à garder, qui peut blesser, et même détruire… se livrer n’est pas si simple.

Citations :

« Parfaitement immobile, les mains croisées sur la poitrine, on dirait une morte. Ses cheveux sont dénoués. Longs, noirs, parfaitement coiffés. Elle est vêtue comme pour une fête d’une robe d’organdi blanche parsemée d’étoiles. Ses yeux sont fermés. Elle ne dort pas. Romilda s’essaie à disparaître. Vraiment. Elle imagine son corps de plus en plus resserré, elle absorbe par la pensée bras et jambes. C’est un exercice difficile. Elle veut se réduire. Concentrée, il faut respirer le moins possible. C’est une tentative d’amenuisement. Une de plus. Quand on ne peut pas réduire le monde, on se réduit soi-même. Mais on ne disparaît pas si facilement. »

« Léa danse. Ses mouvements dans l’air trouvent leurs courbes exactes. Son corps est uni à l’espace. La beauté est là. Dans le souffle qui la relie à tout. Un moment de grâce. Impartageable. »

« Installer le corps de sa mère dans sa création, c’est ce qu’elle a décidé. Une gageure. Qui soulève bien des résistances. Qui s’intéresse dans la danse à ce qui vieillit, à ce qui meurt ? On va au spectacle pour voir des corps jeunes , vigoureux, agiles. Elle, elle veut placer cette droiture en plein milieu de la scène. Un rappel. La mort nous attend tous et l’équilibre du navire en dépend. »

Biographie : Jeanne Benameur est une écrivain française née en 1952 à Ain M’lila en Algérie d’un père arabe et d’une mère italienne. La suite ici.

J’inscris cette lecture au challenge Lire sous la contrainte de Philippe avec beaucoup de retard.

lire sous la contrainte

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